Les nuages avaient pris possession de Paris et le froid semblait s’installer chaque jour un peu plus. Les gens avaient la mine si pâle que cela leur donnait un air maussade. Lila sorti du métro en bousculant quelques ados qui bloquaient la porte et se réfugia dans son col roulé. Les lettres rouges du Birty’s brillaient au bout de la rue et elle hâta sa marche pour y parvenir au plus tôt. En passant sous la grande enseigne, la jeune femme en reconnut l’odeur familière. C’était un mélange de fragrances : les arômes de café, la fumée de cigarette et les parfums des clients s’entrelaçaient en une même effluve qui l’envoûtait. Elle caressa la salle des yeux et son regard s’arrêta sur un vieil homme moustachu qui avait le visage tellement bouffi qu’on pouvait se demander s’il n’avait pas passé la nuit là. Derrière le bar, Louis astiquait un verre à pied. Il avait sa mine des jours heureux et lui fit carrément la bise en la voyant.« On a un nouveau contrat ! Dans une semaine, le congrès de la photo aura lieu ici! Pas moins de 200 personnes seront présentes! Il va falloir mettre le paquet ma petite Lila, il va falloir donner à ces messieurs le meilleur de nous même ! » Il avait l’air fou de joie et la jeune femme fit mine de partager son enthousiasme. En réalité, elle n’aimait pas trop ce genre d’occasions, qui lui semblaient être des soirées au style trop étriqué, trop froid, trop faux. Le laissant à ses élucubrations, elle se dirigea vers le vestiaire. Un peu plus tard, au moment du déjeuner, la jeune femme trinqua avec toute l’équipe « à la chance ! ». Et c’est alors que Lila levait son verre en souriant avec le plus de sincérité possible qu’elle le vit. Dans un recoin de la salle, un homme de la trentaine était appuyé sur son accoudoir et se caressait les lèvres en observant de façon concentrée les irrégularités du plafond. Il était plutôt joli garçon mais ce qui avait arrêté l’œil de Lila de façon si soudaine était plus le charme qui se dégageait de tout son être que sa beauté elle-même. Sans doute sentit-il un regard sur lui, car il tourna brusquement la tête et la jeune femme eut à peine le temps de cligner des yeux pour feindre l’indifférence.
« Lila !? Tu ne bois pas ton verre ? »
Elle l’avala d’une traite et prévint Louis qu’elle sortait faire une course. Une cigarette à la main, la jeune femme se précipita hors du Birty’s et avança tout droit jusqu’aux quais. L’eau de la seine était turbulente mais ce mouvement désordonné et incohérent lui apportait paradoxalement beaucoup de sérénité. Assise à califourchon sur le muret d’un pont, l’esprit hagard et le cœur lourd, Lila attendit que l’église sonne une heure. Elle était venue ici poussée par une force invisible, une envie irrésistible de fuir que cette escapade avait dissipé en lui rafraîchissant l’esprit. Ainsi, c’est avec son plus joli sourire qu’elle accueillit les premiers clients de l’après-midi. A cinq heures, elle avait tous les jours une vingtaine de minutes de pause. Souvent elle les employait à lire des revues à l’arrière du café et à échanger les derniers ragots avec un autre employé. Il y avait Magali le lundi, qui trop timide n’osait jamais s’approcher d’elle et la regardait comme une bête curieuse. Le mardi, c’était Michel. Il était le seul serveur masculin de la boite et travaillait là depuis au moins dix ans. C’était un homme étonnant. Il avait de gros muscles, recouverts d’une peau luisante couleur chocolat. Sur son crâne rasé de près, une paire de lunettes noires restait calée nuit et jour, lui donnant un petit air séducteur qui lui allait très mal. Le contact était vite passé avec lui car une espèce d’entente impalpable et instantanée s’était imposée dès les premières secondes. Lila le sentait attentif, disponible et appréciait sa présence. Le mercredi, elle était seule en pause, alors, parfois, Louis s’arrêtait deux minutes pour bavarder. C’est le jeudi que la jeune femme appréciait le plus car elle avait la compagnie de Sylviane qui, ayant beau être d’au moins vingt ans son aînée, pétillait d’une intarissable énergie. Elles étaient très complices et se racontaient tout. Très vite, elles s’étaient arrangées pour faire la pause de cinq heures ensemble le vendredi. Lila adressa un signe à Louis et sorti du Birty’s. Elle préférait esquiver pour cette fois les minutes de malaise que lui imposait Magali par son silence. La jeune femme se rendit à la bibliothèque et feuilleta rapidement quelques ouvrages. Elle fut intriguée par le résumé d’un roman de science fiction et décida de l’emprunter mais en approchant de la sortie, un frisson l’arrêta net. Il était là, appuyé sur l’angle d’une des portes vitrées et paraissait absorbé par un quotidien.
« Ressaisis-toi » lui soufflait une petite voix intérieure. Lila se trouvait stupide. L’envie d’aller reposer le livre et de chercher une autre sortie la traversa mais elle se força à avancer vers les caisses. Elle fit tomber sa carte d’emprunt sous le nez de la caissière et pris son sac à la hâte avant de se diriger tout droit vers le parvis. Plus que deux mètres, un… La jeune femme était passée devant lui à une telle allure qu’il avait relevé la tête, l’air surpris. Son cœur battait la chamade et elle couru presque en traversant le parc qui donnait sur la grande avenue. Lila avait mal au cœur et se sentait fiévreuse en passant l’entrée du Birty’s. Elle avala une aspirine et son vertige s’estompa en début de soirée. En quittant les lieux au bras de Sylviane, elle lui raconta cette aventure et elles s’en égayèrent toutes les deux jusqu’à la bouche de métro.
« Ca te dis de sortir ce soir ? »
Lila hocha la tête en signe d’acquiescement et elles décidèrent de se retrouver vers 23h30 près du Funny Night. A l’heure dite, elle attendait au bout du tapis rouge dans une charmante robe noire qui soulignait ses formes avantageusement. Elle enfonça ses mains dans les poches du grand manteau qui l’enveloppait pour ne pas grelotter.
« Excuse-moi d’être en retard, Léo ne voulait pas s’endormir »
Sylvianne était ce genre de femme active qui ne s’arrête jamais et Lila lui pardonnait ses retards répétés sans aucun problème. Elle l’admirait discrètement et espérait certainement vieillir avec la même joie de vivre. Son mari l’avait quittée il y a 4 ans et elle avait très vite surmonté cette épreuve « grâce à ses enfants » disait-elle.
Léo avait tout juste 9 ans et Mathilde allait sur ses 14 ans. Jordan, bachelier, était parti étudier l’histoire en Grande Bretagne il y a 2 ans. Les deux jeunes femmes avancèrent jusqu’à l’entrée et un homme imposant s’écarta pour les laisser passer.
A peine arrivées dans la lumière noire, elles s’élancèrent d’un commun accord sur la piste de danse et ondulèrent leurs corps au rythme de la salsa avec des partenaires improvisés. L’un d’eux s’attarda avec Lila et elle sentit qu’il cherchait à lui plaire. Il était assez charmant mais elle le trouvait un peu quelconque. Cependant, la façon dont il la regardait et les mots qu’il lui susurrait à l’oreille ne la laissaient pas indifférente. De fait, la jeune femme ne résista pas quand il se pencha pour l’embrasser. Des questions se bousculaient dans sa tête. Allait-il lui proposer de rentrer avec lui ? Avait-elle envie de le suivre ? Pourquoi ne l’avait-elle pas déjà repoussé ? Lila s’échappa pour avaler une vodka et s’assit dans l’un des sofas qui encadrait la piste. A son grand étonnement, il la rejoignit et l’enlaça affectueusement.
« Viens avec moi »
La jeune femme se leva et sorti de la discothèque blottie contre lui. La voiture étant garée un peu plus loin, ils marchèrent un moment en silence. L’homme s’appelait Julien et devait avoir dans les 25 ans. Il était élégant mais semblait rigoureux et cela lui donnait un air sévère qu’elle s’efforçait de ne pas considérer. Ils roulèrent une dizaine de minutes. Lila enchaînait les cigarettes. Quand il s’arrêta sur le parking d’un grand immeuble moderne et se tourna vers elle, elle sentit qu’il allait la mettre mal à l’aise.
« Vous ne m’avez pas adressé la parole depuis le début. Vous me regardez aimablement, vous me souriez et vous me suivez, mais vous restez silencieuse. C’est très déstabilisant vous comprenez… Alors s’il vous plaît… Dites-moi quelque chose… »
Il avait dit cela dans un souffle, comme si ces mots l’avaient démangé toute la soirée. Il avait le front plissé et un air soucieux assombrissait ses yeux chaleureux. Elle sorti un stylo de son sac et écrivit à la hâte au dos d’un ticket de caisse : « Je suis muette ». Puis elle le regarda droit dans les yeux pour percer sa réaction mais il resta si impassible qu’elle en fut perturbée.
« Voulez-vous prendre un dernier verre ? »
Décidément, il la surprenait par son implacable maintien. Elle descendit de voiture et le suivit à travers les étages. L’appartement était comme son propriétaire : simple, propre et modeste. Elle s’affala sur le canapé et ils s’étreignirent au son de la voix d’un ténor italien qu’elle ne connaissait pas. Le réveil de son portable la réveilla à six heures précises et elle sorti de l’appartement en laissant un mot derrière elle : « C’était une très bonne soirée. Merci beaucoup ». Après un rapide passage chez elle, elle sauta dans le métro et se hâta de rejoindre le Birty’s. La température était si basse que les gens s’étaient pourvus de gants et d’écharpes. Lila se rappela l’été qu’elle venait de passer et un brin de nostalgie lui serra le cœur. Louis discutait avec un ouvrier en bleu de travail et gesticulait pour se faire comprendre. C’était un homme plutôt rond, qui rayonnait d’une grande gentillesse et que Lila considérait un peu comme son père. Il l’avait prise sous son aile quand elle avait débarqué à Paris et elle avait admiré l’énergie qu’il avait déployé pour apprendre au plus vite le langage des signes. Il la comprenait maintenant très bien et s’essayait même à l’imiter parfois. Leur relation avait toujours été beaucoup plus que professionnelle et Lila savait qu’elle lui devait d’avoir été si bien intégrée à la vie parisienne. Ainsi, elle s’efforçait d’être toujours à la hauteur de ses attentes et s’investissait dans le Birty’s comme si cela eu été une entreprise familiale. Quand elle retrouva Michel, à cinq heures, il lui apprit que Louis envisageait d’agrandir la salle du personnel et de la rénover pour en faire une annexe de la Grande Salle où il pourrait accueillir ses clients privilégiés. Lila fut surprise de l’apprendre ainsi. Habituellement, Louis lui demandait conseil pour les plus petits détails. Elle essaya d’en savoir plus mais Michel n’avait pas d’autres informations. Il lui demanda d’ailleurs de garder le silence car il avait appris la nouvelle en surprenant une conversation qui ne le regardait pas, selon lui. Et il s’enfonça le nez dans sa tasse de café avec l’air malicieux d’un gamin qui vient d’enfreindre une règle. Lila termina sa cigarette et lui proposa de sortir marcher un peu. Ils formaient un couple très singulier et les gens se retournaient sur leur passage. Elle, élégante et vive, s’efforçait de lui faire comprendre l’intérêt de s’impliquer dans la vie politique. Lui, imposant et intimidé, essayait vainement de la suivre dans ces explications. Ils se réchauffaient l’un l’autre en se tenant par le bras mais Lila sentait le vent glacé s’infiltrer sous son jean et remonter le long de ses jambes. Ils furent tout deux ravis de se retrouver à nouveau dans la tiède quiétude du Birty’s.
Cet après-midi là, l’ambiance fut relativement détendue. Les clients étaient peu nombreux et il s’agissait principalement d’habitués. Les blagues allaient bon train et le patron s’enthousiasmait devant le défilé de mode qui passait sur l’écran. Les mannequins qui défilaient devant leurs yeux écarquillés étaient habillés de voiles transparents et de fleurs éclatantes. Leur teint bronzé détonnait avec les contrastes de la collection. Leurs lignes parfaites mettaient les détails des vêtements en valeur et elles avançaient d’un pas décidé au rythme de musiques pop connues. L’alcool aidant, ces messieurs s’émoustillaient de chaque nouveau passage. Elle entama son bouquin le soir même et le lut d’une traite. Vers minuit, elle éteignit la lumière et s’endormit en rêvant de phénomènes paranormaux. Huit heures plus tard, le bruit des va-et-vient dans le couloir lui fit ouvrir les yeux. Elle entendit sa voisine de palier crier à son fils de rentrer directement après l’école. Puis une porte claqua. Deux ou trois étudiants passèrent en courant dans les escaliers. Elle n’eut pas vraiment le temps d’apprécier le silence qui régna ensuite car le bruit assourdissant d’un aspirateur se déclencha dans l’appartement du dessus. Lila réalisa alors que l’aide ménagère de Mr Cogdat était en avance d’une demi-heure et cela la mit de mauvaise humeur. Mr Cogdat était un vieux grincheux qui se moquait de savoir si l’isolation de son appartement permettait ses extravagances et qui ennuyait tout l’immeuble avec ses lubies. Il se levait parfois à quatre heures du matin pour écouter de la musique classique à tue-tête ou pour se passer un vieux film de la seconde guerre mondiale. Malgré son appareil audiophonique, il n’entendait strictemment rien. Il réveillait alors une bonne vingtaine de personnes qui s’étaient toutes plaintes au moins une fois à la gardienne de l’immeuble. Celle-ci ne faisait rien pour la bonne raison que Mr Cogdat était un homme riche et influent qui payait un loyer trois fois plus cher que les autres. Ce monsieur s’octroyait quelques services luxueux. Une aide ménagère venait l’aider deux fois par semaine, un ascenseur privé était à sa disposition et un coursier passait tous les matins à dix heures pour lui fournir ce qu’il avait demandé la veille.

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