Lila lança une main hors du lit pour trouver son téléphone portable.
Minuit.
La musique braillait toujours et un ronflement régulier indiquait que cela ne gênait pas le sommeil de sa nouvelle conquête. La lumière des réverbères de la rue éclairait timidement la chambre. Cet appartement respirait l’alcool. Les rideaux ne faisant pas partie du décor, on verrait les rayons du soleil dès l’aube. Elle se tourna et vit que son amant lui faisait dos. Enervée, la jeune femme eut envie de partir en courant, de rentrer chez elle. En même temps, c’eût été adorable qu’il se retourne, qu’il la prenne dans ses bras. Alors, elle lui aurait pardonné de ne pas la connaître. Après avoir somnolé quelques heures, elle se leva aux aurores, déposa une bise sur la joue de son amant et sortit de l’appartement. Dans l’escalier étroit qui menait à la rue, un froid sec la surprit en lui glaçant les os. Un décalage s’imposa sur le boulevard : les gens se hâtaient pour se rendre à leur travail tandis qu’elle se dépêchait d’aller prendre une douche. A quelques minutes de marche, son appartement se dessinait. Elle grimpa les étages et entra dans ses 12 m². La surface était répartie en deux pièces : une salle de bain et un salon, intégrant une kitchenette. L’espace était très réduit mais, pour autant, peu ordonné. Le canapé-lit était resté déplié et occupait quasiment tout le salon. Près de lui, une table basse carrée surchargée d’objets en tout genre et, un peu plus loin, une seule et unique chaise complétait ce décor spartiate. Elle se déshabilla négligemment et sauta dans la cabine de douche. Là, elle laissa couler l’eau sur son corps engourdi jusqu’à en avoir le tournis puis elle s’enveloppa dans un peignoir et se laissa tomber sur sa chaise. La télécommande de la télévision étant à portée de sa main, elle appuya sur une touche au hasard. L’image apparut sur l’écran.
Lila regarda l’heure et se hâta d’enfiler un jean et un tee-shirt. Le ciel ne s’était pas dégagé. La jeune femme attrappa une veste, éteignit la télé et sorti en courant. L’air frais raviva son visage. Sur la rue, la concierge sortait les poubelles. Le métro arriva au bout de quelques minutes. Elle s’y engouffra et n’en descendit qu’une demie heure après, en voyant au loin les lumières du Birty’s. C’était un club réputé et le boulot de serveuse qu’elle y avait décroché lui tenait vraiment à cœur. En entrant, Lila adressa un signe à Louis, son patron, qui discutait avec un groupe de quatre hommes en costard. Il lui répondit par un sourire mais son visage était crispé et elle sentit que la discussion devait être désagréable. La jeune femme décida alors de lacer à la hâte son tablier et leur apporta cinq verres de whisky. Cette initiative détendit un peu l’atmosphère et un éclair de reconnaissance traversa les yeux de Louis. Il lui fallut retourner au vestiaire pour y griller une cigarette avant de refaire son entrée dans la salle où elle enchaîna les clients jusqu’au midi. Comme cela lui arrivait de temps à autre, Lila déjeuna seule, assise sur l’un des bancs du parc le plus proche. Une fois son sandwich terminé, la jeune femme vagabonda dans les magasins et acheta quelques bricoles : un nouveau rouge à lèvres, de l’encens et une bouteille d’eau. L’après-midi fut des plus anodins et elle quitta le Birty’s avec l’intention de sortir pour pimenter sa journée. Quelques sms plus tard le rendez-vous était pris.
A vingt heures, elle ôta son tee-shirt pour mettre un débardeur séduisant, changea de veste et s’élança dans la rue. Le balancement de son sac à main marquait le rythme de ses pas et rebondissait sur ses hanches avec élégance. Elle retrouva Cathy dans une petite rue pavée, à la terrasse d’un bistrot modeste où elles avaient l’habitude de se réfugier pour parler au calme. Cathy était une jeune femme menue et séduisante. Son tempérament jovial contrastait avec une apparence stricte. Elles s’étaient connues au Birty’s où Cathy avait travaillé quelque temps pour payer ses études et étaient restées amies depuis. Cathy était maintenant devenue coiffeuse et Lila s’amusait à signaler qu’elle vantait par sa classe naturelle les mérites de son institut. La conversation fut décousue pendant toute une partie de la soirée. Les deux jeunes femmes s’égayaient d’un rien. Mais le sujet des hommes les apaisa un peu. En effet, Cathy avait rencontré quelqu’un il y a peu et ceci fut l’objet de toutes les analyses. Quand le bar ferma, elles étaient un peu éméchées et Cathy décida de rentrer chez elle. Lila profita alors du feu d’un passant et s’assit sur un banc pour fumer une dernière cigarette.
La rue était encore assez vivante. Des hommes parlaient forts près de l’arrêt de bus et quelques couples circulaient, observant les terrasses qui fermaient une à une. « Vous avez du feu ? » Un jeune homme se tenait devant elle, une cigarette au bord des lèvres. Elle hocha un non de la tête et fit une moue désolée. Mais le jeune homme ne cilla pas. « En réalité moi j’en ai » dit-il avec une ironie qui la déstabilisa. Il ajouta : « J’avais envie de vous aborder, je suis désolé d’avoir opté pour une attitude aussi banale… » Le sourire qu’elle lui adressa l’engagea à continuer. « En réalité, je ne suis pas habitué à accoster les femmes seules sur un banc ! Voilà pourquoi j’ai été maladroit… » Il riait. Il essayait sans doute de faire preuve d’humour alors Lila ne lâcha pas son sourire. « Je vous ennuie ? » Elle haussa les épaules en guise de réponse et l’homme, à court de mots, sembla gêné. Ils restèrent figés quelques minutes dans ce silence encombrant puis l’homme repris la parole : « C’est quoi votre prénom ? » Lila sourit, se leva, fit quelques gestes qu’il ne comprit pas et tourna les talons.

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