En arrivant au moment des fêtes, Louis fut envoyé en maison de retraite médicalisée. Le Birty’s termina l’année mais se déclara disparu à partir du 1er janvier 1999. Il fut repris par un concurrent qui le renomma et en prit les rênes d’une façon très différente de celle que Louis avait adopté. La clientèle changea et Sylvianne quitta l’équipe. On ne put plus évoquer le Birty’s sans que cela ne finisse en esclandre. Malgré son chagrin, Lila fut une des premières à accepter la situation. Elle aimait évoquer les souvenirs des bons moments qu’il y avait eu au milieu de ces lumières chaleureuses. A son écoute, Sylvianne passait souvent une main sur sa joue pour essuyer quelques larmes nostalgiques. L’arrivée des beaux jours raviva un peu les cœurs et la petite bande apprécia de se voir plus souvent. Lila se rapprochait de Jérémy. L’ambiguïté née entre eux laissa place à ce qu’il appelèrent ‘une deuxième chance’ dès la fin du mois de février. Mais la jeune femme restait prudente dans son investissement. Elle consacrait un maximum de temps à ses amis. Jérémy lui reprochait d’ailleurs sa distance. Quand Julien décida de l’inviter dans un grand parc d’animation, Lila fut folle de joie. Son ami avait perçu son côté enfantin. Cela la toucha beaucoup. Ce fut une journée fantastique, éblouissante, inoubliable. Elle courait dans les allées et lui la suivait en riant de son enthousiasme. Ils semblaient liés par une force invisible qui rassemblait leurs cœurs en un même élan. Quiconque les aurait vus eût compris qu’ils étaient faits pour être ensemble. Certains jours, Lila regardait Julien et tout lui paraissait évident. Elle savait. Ce n’était pas le genre de sentiments que l’on pouvait prévoir ; c’était une émotion qui ne pouvait se comprendre que si elle était vécue.
Tandis qu’elle courait à vive allure le long des quais, la jeune femme se félicitait d’avoir une telle chance. Une bonne étoile veillait certainement sur son sort. L’état de Louis ne s’arrangeait pas mais sa fidèle visiteuse semblait s’être forgée une carapace devant la gravité de la situation. Quand elle allait le voir, c’était toujours avec le sourire aux lèvres et beaucoup de générosité dans les yeux. La jeune femme se rendait souvent à la maison de retraite – aux Camélias – et elle avait bien conscience de la souffrance de son père de coeur. Mais elle avait la force d’espérer que les choses s’amélioreraient. A chaque visite, Lila lui apportait beaucoup d’amour en espérant naïvement que ce serait pour lui le meilleur des remèdes. Malheureusement, Louis supportait très mal son état. Les visites de sa protégée lui faisaient chaque fois beaucoup de bien mais le reste du temps, il déprimait littéralement. Cette tristesse intérieure l’avait vieillit et la marque de l’âge s’inscrivait sur son visage. Dans son cas, le temps n’avait plus d’importance.
Les pas de Lila foulaient le sol en un claquement régulier et elle sentait vibrer ses hanches à la force du rythme de sa course. Les arbres défilaient. Les dépasser à vive allure lui procurait un intense plaisir de fuite et de surpassement. Elle accéléra jusqu’à ne plus sentir le sol se dérouler sous ses pieds et s’affala au coin du boulevard sur une barrière en pierre. La jeune femme transpirait ; sa respiration était haletante ; son souffle était court ; ses bronches sifflaient ; on ne l’entendait alors presque pas respirer. Elle était là, comme prostrée, presque léthargique, le regard dans le vague et sa concentration entièrement orientée vers ce flux d’air qui lui manquait douloureusement. Une vieille femme et son fox terrier s’arrêtèrent pour la regarder et elle se sentit obligée de leur sourire pour les rassurer. Son visage était crispé mais la grimace qu’elle leur adressa parut les satisfaire car ils s’éclipsèrent avec insouciance sitôt qu’elle le leur eût fait. C’était un jour tiède et ensoleillé. Lila resta un moment à contempler le spectacle des rayons foulant la surface de l’eau. Ils dégageaient une luminosité surréaliste d’un blanc scintillant de pureté. Cette lueur l’enivrait de sa douce rondeur ensorcelante. Elle rentra à pied, caressant la ville des yeux, comme si elle l’eût vue pour la première fois. Un profond bonheur envahissait son cœur. Le soir même, Jérémy l’emmena boire un verre dans un bar qui venait d’ouvrir. Entre eux, il y avait toujours cette attirance pulsionnelle qui les poussait à se regarder, se faire des signes, se séduire. Après tant de moments passés ensemble, rien n’avait changé ; un fort battement soulevait leurs coeurs quand leurs mains se rapprochaient. Au bureau, la situation était stable. Lila était intégrée, habituée au fonctionnement des courriers. Tout lui semblait désormais naturel et elle mettait tellement de coeur à travailler qu’on n’y trouvait rarement à redire. Son couple avec Jérémy n’avait cette fois-ci pas détruit le reste de sa vie et elle en était heureuse. Quelques fois pourtant, malgré cette perfection apparente, elle ressentait le même tracas que celui qu’elle avait eu en le rencontrant, comme une peur inexpliquée. Elle mettait cela sur le compte du stress et passait à autre chose mais ce sentiment revint de plus en plus fréquemment et avec de plus en plus de force. Un soir qu’elle et Cathy flânaient dans les ruelles pour profiter de la douceur estivale qui commençait à arriver, elle aborda le sujet avec son amie. La discussion resta paisible mais Lila sentait dans la voix de son amie un soupçon d’énervement. La jeune femme en déduisit que ses histoires de cœurs tournaient mal parce qu’elle y cherchait trop les défauts. Il fallait se focaliser sur autre chose que sur la déchéance de ses rêves. Ainsi, elle préféra se réfugier dans une multitude d’activités qui lui firent se changer les idées.
Plus tard, quand les pollens commencèrent à voler dans l’air des parcs parisiens et que la plage prit place le long des quais, quelque chose perturba la monotonie raisonnée que le jeune femme avait imposée à son cœur. Il y avait eu plusieurs hommes dans la vie de la jeune femme mais celui qui lui donna ce baiser là n’était pas comme les autres. C’était un baiser inattendu, presque irréel ; il était un charme volé mais aussi un don de tendresse ; il était magique de calme. Cet homme la protègerait, la comblerait, la comprendrait. Il la séduirait et la rassurerait. Elle comprit tout cela au seul contact de ses lèvres humides sur les siennes, un contact qui la ramena des mois en arrière. Ce baiser, elle l’avait déjà reçu. Mais elle n’y avait pas accordé l’importance nécessaire. Beaucoup de choses s’étaient passées entre leur première rencontre et cette minute-là. Suffisament de choses pour comprendre, quelques années après, que cet homme était celui qu’il lui fallait. Lila en était sûre, son coeur ne la trompait pas. Leur amour ne se flétrirait pas, il ne s’autodétruirait pas. Les émotions qui envahissaient son esprit la comblait sereinement. La jeune femme ferma les yeux et posa de nouveau ses lèvres contre celles de son amant.