Une douce musique caressait ses oreilles tandis que la jeune femme regardait l’infini devant elle. Ses jambes en tailleur, adossée contre un arbre, Lila était pensive. Tous les sentiments qui se précipitaient dans son cœur la bousculaient tellement qu’elle en était essoufflée. Elle le voyait sans cesse. Ils se croisaient la journée, ils s’enlaçaient en soirée. Chaque fois elle avait cette même impression que leurs cœurs se complétaient et se comprenaient. Malgré une absence de soutien colossale de la part de son entourage, Lila avait accepté la demande de son amant. Les préparatifs furent lents ; la date du mariage était fixée au samedi 18 mai 2000. Tout le monde parlait d’apocalypse et de flop informatique mais Lila n’avait pas peur. Ce genre de superstition n’atteignait pas la jeune femme qui se focalisait sur l’organisation de ce qui deviendrait le plus beau jour de sa vie. Oui, elle allait l’épouser. Elle inviterait sa famille, celle du marié, leurs amis communs et personnels et ferait en sorte qu’aucun d’eux n’ait ce jour là de doute sur la valeur de leur amour. L’émotion que Lila ressentait à l’idée qu’elle avait enfin compris la signification du verbe aimer était intense mais ne relevait pas du tout de la folie. Ce n’était pas une passion qu’elle encourageait mais au contraire un sentiment sécurisant que la jeune femme voulait développer. Son cœur battait plus fort en pensant à lui et elle attendait ses regards comme on attend un souffle d’air. Mais elle savait aussi se passer de lui et, surtout, le gratifiait d’une incroyable confiance. Pour la première fois, cet échange étonnant lui laisser espérer que c’était cela, l’amour. En flânant dans les magasins, un après-midi de décembre, Lila profita du charme des illuminations de Noël et se réjouit des animations qui enjolivaient les rues du centre parisien. Quelques automates peuplaient les vitrines et des chanteurs de rue égayaient les passants. La jeune femme observait les couleurs rouges et or. Cette voluptueuse douceur du décor lui rappela celui du Birty’s. Ce souvenir lui serra le cœur et elle pensa à Louis avec beaucoup de tristesse. Il avait beaucoup changé depuis son entrée à la maison de retraite. Lila savait qu’il s’était laissé aller et n’ignorait pas sa souffrance. Mais la jeune femme ne se morfondait pas. Cela n’aurait en rien amélioré l’état du veillard.
Le froid était tenace, il irritait les yeux et brûlait la peau. Quand le brouillard commença à envahir les rues pavées, elle hâta son pas pour rentrer. Le métro était plein de gens glacés aux mines aussi ternes que des plaques de verglas. Lila remarqua que leurs visages se reflétaient peu dans les vitres embuées. C’était comme s’ils n’existaient plus… Tous ces gens dans la ville blanche, anonymes et si frêles, face à l’immensité d’un décor qui noyaient leurs images. Subitement la foule l’énervait et ce fut avec soulagement qu’elle regagna la douce quiétude de son appartement. La date du mariage approchait et cela la mettait à fleur de peau. Jérémy avait eu beaucoup d’importance dans sa vie et pourtant, ce n’était pas lui qu’elle avait choisi. Sa raison n’était pas défaillante mais la jeune femme espérait ne pas faire d’erreur en taisant une passion. De toute façon, elle ne pouvait envisager l’avenir qu’avec un homme de confiance. Jérémy réveillait en elle trop de pulsions, d’irresponsabilité… Il ne s’agissait plus de parler de futilité ou d’amusement mais de mariage. Ce mot évoquait beaucoup de sérieux en elle et peut-être aussi un peu de stress… Sa définition de l’amour avait toujours été très claire et, sachant ce qu’elle voulait, sa décision n’avait pas été si compliquée. Un jour, elle avait ouvert les yeux, et voilà tout. Lila restait surtout déçue que son évolution ne soit pas partagée et que beaucoup de ses amis ne cherchent pas à la comprendre. C’était le manque de soutien qu’elle sentait derrière elle qui la frustrait le plus. En le regardant, lui, l’homme de sa vie, tous ces tracas s’envolaient. Elle sentait en son for intérieur des remous de confiance qui lui laissaient croire que rien ne serait jamais aussi fiable que ce qu’elle ressentait en étant dans ses bras. Les réponses à l’invitation au mariage arrivèrent dès janvier et Lila y trouva un peu de réconfort car elles étaient globalement positives. Cathy serait sa dame d’honneur. Après un passage de doute, cette dernière avait finalement compris et accepté les motivations de son amie. De toutes les façons, même à contrecœur, elle ne lui aurait pas refusé ce service.
Le 19 février, Louis décéda dans son sommeil et, trois jours plus tard on vit à l’enterrement une ribambelle de visages endeuillés. Beaucoup de monde avait fait le déplacement. Louis avait été très respecté. C’était un véritable hommage que Paris lui rendait en subissant par une température inférieure à zéro, les paroles amères d’un prêtre distant. Lila ne fut pas si triste qu’elle l’eût cru au préalable : savoir que Louis était libéré de sa souffrance la rendait sereine. Elle l’avait soutenu jusqu’à la fin. Il n’en pouvait plus de se sentir inutile et impuissant. La jeune femme estimait qu’il était préférable que les choses se terminent de la sorte. Pourtant, une boule gonflait au fond de sa gorge. Peut-être qu’inconsciemment, elle refoulait sa tristesse. Au cours de sa vie, Lila avait toujours réussi à surmonter les épreuves assez rapidement, ou du moins à les omettre facilement. Elle espérait qu’il en serait de même cette fois-ci et qu’elle n’aurait pas trop de difficultés à se tourner vers l’avenir.
Son avenir était en effet très chargé. Plus elle y pensait, plus sa tête tournait. La jeune femme continuait à mettre un pied devant l’autre en suivant le cortège funéraire mais cela lui demandait de plus en plus d’effort. Puis elle eu chaud et Lila sentit sa respiration se bloquer sans qu’elle eût pu la réguler. C’était sûr, elle étouffait. La jeune femme se retourna pour prévenir Julien, qui marchait juste derrière elle mais un grand trou noir l’enveloppa et ce fut sur un bruit sourd qu’elle sentit le sol l’accueillir avec dureté.

2 réponses vers “Chapitre 11 : L’enterrement”

  1. chaigneau a dit

    L’auteur(e) est-elle/il une femme ? iun homme ?

Laisser un commentaire