Il était terriblement sexy dans son costard blanc et Lila eût du mal à le lâcher des yeux pour continuer son service. De temps à autre, la jeune femme relevait la tête pour l’apercevoir et, chaque fois, le même frisson lui parcourait le dos. Elle renversa deux verres et oublia de servir un client. Michel lui adressait parfois des regards interrogateurs mais n’osait pas la questionner. Quand Louis entama son discours pour les remercier de leur confiance et les inciter à revenir, Lila paniqua. Elle aurait bien filé au vestiaire pour s’habiller et courir l’aborder à la sortie mais elle ne voulait pas laisser croire à Louis qu’elle négligeait son travail. Ses idées se bousculaient et le discours se terminait. Elle décida brusquement de tenter de lui parler et courut ôter son tablier. Lila traversa la foule en le cherchant. Les gens se pressaient à retrouver leurs affaires et lui bloquait souvent le passage. Une sorte de colère l’envahissait. L’homme semblait s’être volatilisé. En arrivant sur le parvis, la jeune femme ne vit que des visages inconnus. Anxieuse et excitée, elle se pressa vers le parking mais fut éblouie par les phares des berlines qui l’aveuglaient en passant. Lila retourna à l’entrée du Birty’s et décida d’attendre qu’il n’en sorte. Elle dévisagea chacun des invités et en salua quelques uns surpris de voir qu’une hôtesse s’occupait de leur départ mais elle ne le vit pas, lui. Quand le flot diminua d’intensité, il lui fallut retourner dans la Grande Salle. Le podium était vide et les autres employés s’activaient déjà à tout ranger. Louis semblait absorbé par une discussion avec deux hommes en cravate et personne ne remarqua qu’elle traversait la pièce pour reprendre son tablier. Plus tard, quand le patron les félicita, Lila l’écouta d’une oreille discrète s’extasier de la « merveilleuse façon dont cette soirée s’était déroulée ». Elle rentra chez elle à pied, en ayant froid et mal au cœur. La jeune femme ressentait une douleur oppressante et sa gorge se bloquait à chaque fois qu’elle cherchait à desserrer les dents. Elle se coucha directement et cru qu’elle allait pleurer mais les larmes ne coulèrent pas. Ses muscles étaient tendus et elle grelottait. Lila se releva pour prendre une couverture mais cela ne changea rien à la longueur de la nuit qu’elle vit défiler heure par heure sans pouvoir s’endormir. Dimanche fut une journée morose durant laquelle la jeune femme regarda distraitement le poste de télévision et ne mangea presque rien. Jamais elle n’avait été aussi mal. Mais ce qui la déstabilisait le plus était de ne pas s’expliquer son état. Cet homme, elle ne le connaissait pas. Elle l’avait vu seulement trois fois. Il ne l’avait sans doute jamais remarquée et elle ne connaissait rien de sa vie. Lila l’avait découvert photographe mais quoi qu’il eût pu être, elle aurait ressenti la même attirance envers lui. C’était une pulsion irrésistible que la jeune femme ressentait en le voyant et le côté irrationnel et impulsif qu’il lui inspirait l’effrayait.
Son portable sonna, lui indiquant qu’elle venait de recevoir un message. « RDV à 22h au Mustang. Je serai avec Jean et un ami à lui. A tout à l’heure. Bisou. Cathy » Elle se leva péniblement et passa sous la douche. Habillée chaudement et maquillée comme à l’accoutumée, elle rejoignit le lieu du rendez-vous. Avant de partir, elle s’était entraînée à sourire devant la glace et son visage était resté figé dans une attitude positive. Cathy ne vit rien de son mal être et la présenta de façon enjouée à Yoahn, le fameux ami. Elle lui sourit aimablement et il lui répondit par un geste simple. Un geste qu’elle connaissait et que quiconque aurait prit pour l’envoi d’un baiser. En langage des signes, ce geste correspondait à un bonjour classique. Elle lui demanda s’il parlait couramment et il lui répondit que son père avait toujours été assez mal entendant pour qu’il y soit obligé. Il avait de nouveau utilisé ses mains pour se faire comprendre et elle lui signala gentiment qu’elle était peut-être muette mais qu’elle entendait parfaitement. Cela le fit rougir et elle l’excusa aussitôt. La soirée fut très agréable et son sourire gagna petit à petit en franchise. Lorsqu’il lui proposa de la raccompagner, elle accepta et fut touchée de le sentir heureux de marcher à ses côtés. Elle lui proposa de monter prendre un dernier verre sans penser qu’il accepterait. Pourtant, il le fit et elle eût un peu honte de le faire entrer dans un appartement si mal rangé. Sa déprime de la journée avait laissé des traces et des vêtements traînaient à travers la pièce. Quelques papiers recouvraient le sol et elle se dépêcha de déplacer la vaisselle sale qui s’éparpillait à travers le salon. Il la vit s’agiter pour ranger et se sentit obligé de lui signaler que le désordre qui régnait dans son propre appartement était catastrophique. Elle poussa donc tout dans un coin et s’affala près de lui sur les coussins. Ils dégustèrent une bouteille de rosé qu’elle avait gardé au frais et s’endormirent côte à côte sans même se déshabiller. Le lendemain matin, il l’embrassa au réveil et, après un rapide passage dans la salle de bain, s’excusa de devoir partir travailler. Il lui fit promettre qu’elle accepterait de le revoir et fila dans l’escalier. Un vent glacé soufflait dehors et le givre des toits blanchissait la ville.
Il n’avait toujours pas neigé et Lila s’en désolait. Les paysages blancs l’avaient toujours fait rêver ; ils lui semblaient à la fois infinis et provisoires. Elle se tartina les lèvres de baume hydratant avant de sortir mais négligea de prendre une écharpe. Cela la fit ronchonner dans les rues froides. Quelques jours plus tard, la jeune femme traînait un gros rhume. Elle revit Yoahn et fut étonnée de voir qu’ils s’entendaient tous les deux à merveille. Lila se doutait que leur rencontre était complètement organisée par Cathy mais elle ne lui en voulait pas car il était en effet le « type formidable » qu’elle lui avait présenté. Il travaillait dans une agence immobilière qui semblait bien marcher. C’était un homme sportif et dynamique qui avait plein de points communs avec elle. En réalité, ils avaient tellement de similarités que cela en devenait presque trop parfait mais elle décida de lui laisser une chance. Ainsi, ils continuèrent à se voir régulièrement et leur relation devint assez sérieuse pour qu’ils envisagent de prendre un appartement ensemble. Vers la fin du mois de mars, quand les beaux jours commencèrent à réapparaître, ils visitèrent quelques meublés. L’un d’eux retint plus particulièrement leur attention et malgré son prix, Yoahn accepta de le prendre. Situé au dernier étage d’un immeuble de 100 mètres de haut, il surplombait une partie de la ville et la visibilité y était excellente. Très lumineux et très bien insonorisé, il la changerait de son ancien appartement. Rien qu’à l’idée de ne plus jamais croiser Mr Cogdat dans le hall, son cœur s’emplissait d’une joie spontanée. De plus, elle aurait à son tour accès à un ascenseur. Celui-ci n’était pas très spacieux mais un grand miroir le dédoublait et la propreté qui y était maintenue le rendait agréable. Le logement en lui-même était composé de 3 pièces principales. En entrant, on arrivait directement sur le salon, qui donnait un accès à la cuisine et un autre au couloir. Dans ce dernier, on notait trois portes : la première était celle des toilettes et la seconde celle de la salle de bain. Lila y avait immédiatement apprécié la grande baignoire et le double évier. Au bout, on trouvait la chambre à coucher. Beaucoup de meubles en bois étaient déjà installés dans chacune des pièces et ils louèrent en conservant également le frigo, la gazinière, le four et une machine à laver. L’ensemble était en très bon état et, pour un tel habitat, le prix était raisonnable. Lorsqu’ils emménagèrent, ce fut avec une joie non retenue et les quelques curieux qui s’arrêtèrent pour les regarder décharger s’étonnèrent de les voir sauter en tout sens en faisant de grands gestes. La jeune femme avait progressivement accepté qu’il utilise le langage des signes pour s’adresser à elle. Ils en avaient un peu discuté et Yoahn lui avait expliqué qu’il avait du mal à mélanger deux langages. Vu la différence de structure qui existe entre ces deux formes d’expression, elle avait compris son embarras et l’avait laissé libre d’employer celle qu’il préférait.
Le travail au Birty’s était devenu de plus en plus prenant. Louis acceptait presque toutes les propositions de soirées qui lui étaient envoyées. Il sollicitait Lila à chaque occasion et ses horaires de travail avaient beaucoup évolué. Elle travaillait moins en journée et de plus en plus le soir, ce qui ne manquait pas d’agacer Yoahn. En effet, elle était parfois prévenue le jour même et ne se serait jamais permise de refuser ce service à Louis. Elle savait qu’il avait besoin de gens comme elle pour faire fonctionner son bar.

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