« – Bonjour !
Bonjour, comment allez-vous ?
Ma foi, c’est une si belle journée qui s’annonce que je ne puis me plaindre !
En effet ma chère, et votre mari ?
Et bien vous savez…»
Lila n’entendit pas la suite. Elle dépassa les deux vieilles femmes qui conversaient sur le trottoir et poursuivit son chemin à travers les rues pavées. Le soleil inondait la ville et elle en avait profité pour mettre sa première jupe de la saison. Ses jambes nues étaient perchées sur des hauts talons et elle portait, en guise de veste, un pull entrouvert qui découvrait son chemisier bleu pastel. Elle était plutôt ravissante mais faisait encore assez femme-enfant. Son visage clair et frais la rajeunissait d’ailleurs tellement que les gens s’étonnaient toujours de son âge. Elle avait vingt quatre ans mais on lui en donnait tout juste dix huit. Sa petite taille influait aussi en ce sens. Lila était de ces petites femmes bien faites qui attirent par leur charme et leur fragilité. Ses cheveux bruns s’étalaient sur son dos jusqu’à ses hanches et sa grâce naturelle les faisaient onduler au rythme de ses pas. Elle avait la peau claire et sa famille la qualifiait de parisienne presque uniquement à cause de ce détail. Elle était la seule, parmi les cinq enfants que sa mère avait eût à avoir le teint si clair et cela lui avait valut un surnom dès son enfance. Ils l’appelaient « la française » et ce fut donc de façon très naturelle qu’elle aborda Paris, une ville qui lui semblait prédestiné. Devant le bar, un jeune garçon en tablier astiquait les lettres rouges qui illuminaient la rue. B. I. R. T. Y.’S. Ce nom ferait à tout jamais partie de la vie de Lila tellement elle avait respiré d’air entre ses murs. Elle se sentait presque imprégnée de cette odeur caractéristique qu’elle sentait systématiquement en entrant et qui n’avait pas bougé au fil des années. Même les visages qu’elle y croisait se gravaient en elle. Ils représentaient comme une deuxième famille, un petit peuple lié par les lieux. Elle attacha les lacets de son tablier et rejoignit Sylvianne en salle. Ce vendredi fut assez calme et elles eurent tout le loisir de discuter mais Lila ne revint pas sur l’incident de la veille avec son amie. Elle voulait savoir où elle en était avant d’aborder le sujet avec qui que ce soit. La journée fut plutôt bonne mais Louis leur annonça à cinq heures qu’il avait besoin d’elles pour le soir même. Ainsi, après un rapide casse-croûte au fast-food le plus proche, elles revinrent près de lui pour l’aider à faire les derniers préparatifs. C’était une soirée à thème et l’objet des festivités fut ce soir-là le cinéma. Sur l’écran géant se succédaient clips, interviews et bandes annonces ; des affiches de sponsors avaient envahi les murs et il semblait que tout le beau monde parisien s’était déplacé. Lila passa une soirée éprouvante et faillit s’endormir dans le métro. Yoahn ne dormait pas ; allongé sur le lit, il lisait un journal politique. Elle lui demanda avec un petit sourire ironique s’il faisait semblant de s’occuper pour l’attendre ; elle s’étonnait qu’à une heure si tardive il n’ait toujours pas éteint.
« Je ne t’attendais pas mais je ne pouvais pas dormir sans toi… »
Elle lui signala que cela revenait sensiblement au même et s’allongea contre lui en précisant qu’elle aurait été déçue qu’il n’agisse pas ainsi. Quand il l’embrassa, elle sentit son cœur bondir dans sa poitrine. Pendant quelques secondes, il lui semblait qu’il allait exploser tellement les secousses étaient fortes ; elle ôta ses lèvres des siennes et tenta de reprendre sa respiration. Le malaise l’avait encombré jusqu’à la gorge. C’était comme une perte totale de contrôle qui disparut aussi rapidement qu’elle était arrivée. Il s’inquiéta de son état mais elle se dit fatiguée et il n’insista pas. Elle se réveilla à onze heures le lendemain et fut ravie qu’il ne l’ait pas réveillée. Sa forme semblait meilleure et elle décida d’aller courir un peu. Une heure après, elle revint transpirante et sauta dans la douche. Quelques petits légumes assurèrent son repas de midi et elle voulut passer prendre un café chez Cathy, mais celle-ci sembla très occupée. Lila rangea alors son appartement et fit un brin de ménage. Puis elle sortit seule en ville pour trouver un cadeau à Yoahn. Son anniversaire arrivait, il était du 10 juin 1976. Elle adorait faire des cadeaux à ses proches mais n’arrivait jamais à savoir quoi offrir. Elle se questionnait des heures entières pour trouver une idée. Et, une fois dans les magasins, elle hésitait sur les couleurs ou les modèles puis sortait sans rien acheter. Il lui restait deux semaines pour dénicher quelque chose et cela la tracassait beaucoup. Elle n’avait pas vraiment de budget mais son exigence implacable la rendait très difficile. Elle s’arrêta devant un magasin d’art et admira les tableaux qui y étaient exposés. Un peu plus loin, des boutiques de prêt-à-porter se multipliaient au milieu de quelques commerces qui résistaient à l’invasion vestimentaire. Lila entra dans l’un d’eux mais en ressortit presque aussitôt, se trouvant stupide de vouloir l’habiller. Il le faisait très bien tout seul. Elle flâna quelque temps, avançant sur les boulevards et dans les ruelles sans réfléchir. Elle se sentait bien dans cet univers foisonnant de gens et de styles. L’idée de retourner au magasin africain lui traversa l’esprit et l’encombra progressivement, si bien qu’elle ne pensa plus qu’à cela et qu’elle se sentit obligée de s’y rendre. La jeune femme attrapa un métro et regagna le quartier où il se trouvait, puis elle marcha d’un pas décidé jusqu’à sa devanture. Cette fois-ci, Lila ne tenait pas à faillir et, en entrant dans le magasin, elle espéra ne pas le regretter. Elle admira quelques photos et n’eût aucun mal à les contempler quelques minutes fixement, en espérant qu’il viendrait lui parler. Mais il resta derrière son comptoir. Deux autres femmes étaient dans le magasin et leur présence rassura Lila qui se lança à l’aborder. Elle savait entamer une discussion simplement, avec des gestes évidents, pour que la personne comprenne son mutisme. Il parût désemparé mais elle poursuivit et lui laissa croire qu’elle voulait quelques renseignements sur les photographies qu’il proposait : qui les avait prises, d’où venaient-elles, combien coûtaient-elles, étaient-elle récentes ? Il répondit à chaque question avec beaucoup de gentillesse et la conseilla dans le choix d’un cliché étonnant où la magie du sable chaud transpirait à travers le papier. Elle fut désolée de quitter le magasin et la voix chaleureuse de son vendeur mais Lila préféra ne pas l’ennuyer trop longtemps. Elle descendit la rue, son petit paquet dans la main et le sourire au coin des yeux. Sur la place, un théâtre de rue s’était installé. Elle s’arrêta un moment pour les regarder mais, après avoir regardé l’heure, préféra rentrer. Le soir même, elle montra sa trouvaille à Yoahn qui s’avoua « admiratif des gens capables de réaliser de telles choses avec un simple appareil photo ». Ils l’accrochèrent au dessus de leur en lit en espérant que cela les porterait dans leurs songes. Cette nuit-là, Lila rêva d’un homme brun en costard blanc et de paysages infinis. Les jours suivants, en sentant qu’elle était en train de s’éloigner de Yoahn, elle prit peur et se mit en tête de révéler toute l’histoire à Sylvianne. Ainsi, quand son amie l’invita à prendre un verre, elle saisit l’occasion et lui raconta tout ; elle lui parla de la fois où il avait consommé un café au fond du bar et évoqua la bibliothèque, le congrès des photographes, pour finir par sa découverte au magasin africain. Elle lui avoua aussi y être retournée pour l’aborder. Sylvianne faisait de grands yeux ronds et ce regard mit Lila mal à l’aise. Ce mal-être empira quand son amie développa les raisons de son étonnement. En effet, Lila sentait qu’elle avait raison mais sa subjectivité l’empêchait d’accepter de voir les choses de cette façon. Sylvianne lui rappela la présence de Yoahn et les engagements qu’elle avait pris avec lui en partageant le même appartement. Elle souligna l’absence de raison de croire que l’homme dont Lila parlait était susceptible de ressentir la même chose. Elle évoqua l’excès d’enthousiasme et se dit inquiète des répercussions qui s’ensuivaient. Enfin, elle avoua n’avoir jamais ressentit une telle chose et reconnut ne pas pouvoir comprendre son amie. Elle avait dit ces derniers mots d’un air complètement désemparé et Lila ne sut pas quoi lui répondre. Pour mettre fin à ce malaise, elle remercia sa camarade de l’avoir écoutée, lui affirma qu’elle avait sans doute raison et s’éclipsa pour retourner auprès de Yoahn. Elle était en colère et se sentait terriblement incomprise. Ses sentiments étaient pourtant simples, il s’agissait d’attirance et de respect, de fascination et d’intuition. Elle sentait les choses plus qu’elle ne les vivait et dans ce cas précis, ses émotions traduisaient une impulsion chimique tendant à les rapprocher. Elle savait qu’il le sentirait aussi dès qu’il la connaîtrait et alors peut-être pourrait-elle parler d’amour. En attendant, il fallait qu’elle trouve un moyen de rompre avec Yoahn sans trop lui faire de mal. Malheureusement, il n’avait rien vu de l’éloignement de Lila et ce fut avec une grande surprise qu’il la vit singer leur relation pour y mettre les failles en évidence. Quand il comprit où elle voulait en venir, sa poitrine se fit douloureuse et ce fut avec difficulté qu’il demanda : « Viendras-tu à mon anniversaire ? ». C’était une question stupide en une telle situation ; il aurait pu demander « que va-t-on faire pour l’appartement ? », « est-ce une décision récente ? », « y a-t-il quelqu’un d’autre ? » ou bien « ne penses-tu pas que l’on peut dépasser cela ? ». Mais non, la seule chose qu’il put articuler fut un « Viendras-tu à mon anniversaire » étouffé et suffocant. Elle avait complètement oublié ce détail. Le mois de juin était déjà commencé et il lui restait environ 6 jours pour trouver un cadeau. Elle certifia à Yoahn que leur séparation ne serait ni brutale, ni anarchique et qu’ils tiendraient la face devant leurs amis communs. Il reçut ces paroles le regard vide et resta muet. La pièce était froide et tendue. Lila se coucha sur le canapé et lui laissa le lit mais il y resta assis toute la nuit sans bouger. Elle se sentit mal en l’entendant pleurer mais sa décision était prise et lui paraissait inévitable.

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