Un gilet sur les épaules et son sac à main serré contre elle, Lila se pressa pour obtenir une place dans le métro. En arrivant au Birty’s, elle croisa quelques hommes d’affaires qui s’en échappaient après leur café du matin. Il y avait longtemps qu’elle ne les dévisageait plus. Son couple lui suffisait et elle ne regardait presque plus les autres hommes. Cela la changeait beaucoup et Sylvianne ne manquait pas de lui faire remarquer combien elle s’était assagie. Ce matin-là, elle travailla justement avec sa collègue préférée mais, tandis que l’une s’occupait de la petite salle, l’autre tournait avec Magali dans la grande. Louis était au bar et s’affairait à maintenir son commerce scintillant. Il astiquait et époussetait, comme s’il n’eût pas été tenu au courant qu’une femme de ménage était déjà passée quelques minutes plus tôt. Entre deux torchons, il discutait avec les clients et Lila l’entendait les enrober de mots ronds doucereux. Il avait gagné en bedaine et cela renforçait le côté tendre de toute son expression. Ses yeux cernés discréditaient son humeur guillerette mais la voix dynamique qu’il employait ne manquait pas de transmettre les ondes positives qui le faisaient vibrer. L’après-midi, Lila demanda à Sylvianne de l’accompagner faire les magasins et ce fut un moment difficile pour toutes les deux. Il fallait se retenir de craquer sur toutes les nouveautés déjà en vitrine et acheter précautionneusement. Chacune d’elles en était quasiment incapable et devait sortir des boutiques en se cramponnant à l’autre pour ne pas flancher. Sylvianne passa l’après-midi à contenir des fous rires inexpliqués et cela amusa beaucoup Lila. Dans un petit magasin africain où elle flânait en admirant les dorures et les photographies originales, un sentiment de chagrin la saisit et lui fit décider de sortir de cet univers qui lui rappelait que ses proches lui manquaient. Elle alluma une cigarette à la sortie de la boutique et attendit Sylviane en cherchant dans le ciel gris un rayon de soleil susceptible de lui rendre le sourire. Elle préférait que son amie ne subisse pas sa tristesse. Malheureusement, elle ne vit rien qui la réconforta. En se retournant, elle remarqua que Sylvianne discutait avec…
Sa tête faillit exploser et elle comprit qu’il n’avait pas été uniquement de passage. Il vendait ses photos ici et faisait des clichés de ce qu’elle, elle adorait par-dessus tout. Ses jambes se dérobèrent et pour ne pas tomber, elle s’appuya contre le mur en fixant ses pieds du regard pour les aider à tenir le coup. Elle repris progressivement son souffle et essaya de reprendre une allure naturelle. Les pensées se bousculaient dans son crâne enflammé et tout ce qui l’entourait lui parut brut de sens. Sylvianne sorti à son tour par la petite porte arquée et Lila ne remarqua pas qu’elle avait un sac de plus à son bras.
« Qu’est-ce qui t’arrive ? Cela n’a pas l’air d’aller, tu es toute pâle ! »
Lila justifia son état par une insomnie récente et la quitta en lui assurant que cela irait mieux le lendemain. Elle rentra à son appartement d’un pas mal assuré et se fit couler un bain. Tandis qu’elle se déshabillait, elle pensait et repensait à cet homme qui évoquait en elle tant de passion qu’elle ne justifiait pas. Il l’attirait mais elle se sentait en danger près de lui. Ces sentiments contradictoires l’avait bouleversée chaque fois qu’elle l’avait approché. Elle sonda ses souvenirs et vérifia qu’elle ne l’avait pas connu avant le Birty’s mais rien ne lui vint en tête. En s’allongeant dans l’eau, elle se sentit mal et cru de nouveau qu’elle allait avoir un malaise. Tout tournait autour d’elle. Lila ferma les yeux en laissant les images défiler en un tourbillon qu’elle ne contrôlait pas. En attendant Yoahn, elle fit des gestes automatiques qui lui parurent stupides et sans saveur : préparer le repas, ranger quelques affaires. Son être semblait dépouillé de toute envie de vivre. Vers vingt heures, elle pressentit qu’il n’allait pas tarder et pour la première fois depuis le début de leur vie commune, cela la rendit anxieuse. Il allait se douter que quelque chose ne tournait pas rond et alors, que lui dirait-elle ? Elle alluma une cigarette et se força à penser à des choses gaies. Elle essaya même de sourire pour dérider sa mine accablée. Quand il entra et posa sa sacoche sur le canapé, elle le regarda en suspectant qu’il allait la trouver changée. Mais il se contenta de demander ce qui pouvait sentir aussi bon et si elle avait passé une bonne journée. Elle acquiesça et il fut ravit. La soirée fut des plus banales et elle se coucha le cœur serré, se demandant si elle avait bien fait de ne pas lui en parler. Plus elle réfléchissait et plus elle se disait qu’une telle conversation la libérerait. De plus, c’était un homme mature capable de comprendre qu’il n’avait pas à être jaloux d’un type qu’elle ne connaissait pas. Elle n’avait d’ailleurs aucune raison de s’intéresser à un inconnu et cela, il suffisait qu’elle le lui dise pour qu’il la croie. C’était lui qu’elle aimait et lui seul. D’un autre côté, elle le savait jaloux et possessif alors… Lila se retourna et lui caressa le visage. Il ouvrit les yeux en souriant. Elle se lança à dire qu’il y avait quelque chose dont elle voulait lui parler et devant son air attentif, lui expliqua qu’elle avait été en ville avec Sylvianne et … Elle prit sa respiration et le regarda droit dans les yeux. Il avait l’air inquiet ; sans doute percevait-il le trouble qu’elle ressentait.
Elle se déclara désolée d’avoir acheté autant et lui promis de faire attention les jours suivants pour compenser cette escapade dépensière. Il la serra dans ses bras en la suppliant d’arrêter de le prendre pour un rapiat et, après avoir admis qu’il était près de ses sous, lui confessa que sa plus grande joie n’était pas d’avoir de l’argent mais plutôt de la savoir heureuse. Quelques minutes plus tard, elle le sentit endormi et se releva pour griller une blonde.

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