Le mois de Juillet arriva sans que Lila n’eusse eût le temps de remettre les pieds au magasin africain. Cela avait mis un peu sous silence la flamme qui lui brûlait le cœur en pensant à l’homme qu’elle considérait comme son alter ego. Depuis la fin de son couple avec Yoahn, Sylvianne ne lui parlait presque plus. Son amie avait certainement été déçue que Lila ne l’écoute pas plus et sa vexation semblait ne pas vouloir s’atténuer. Cathy pensait également qu’elle avait fait une erreur mais sa gentillesse n’avait pas faiblit et elle avait fait preuve de beaucoup de compréhension. Lila profita de la présence des saisonniers et prit trois semaines de vacances pour regagner sa ville natale. Ses parents habitaient une jolie ville nommée Capesterre-belle-eau et située au sud-est de la Basse Terre, en Guadeloupe. Leur maison était modeste et leur façon de vivre très traditionnelle. Sa famille, ancrée là depuis des générations restait assez conservatrice et Lila devait faire beaucoup d’efforts pour s’adapter. Cette transition lui prenait toujours quelques jours. Cependant, elle se retrouvait tellement dans leurs coutumes et dans l’ambiance qui les entouraient que cela finissait généralement par prendre le dessus sur ses réflexes de jeune femme émancipée. Son séjour lui permit quelques excursions, notamment à la Grande Terre pour faire quelques brasses dans l’eau transparente de Sainte Anne ou encore au marché de Pointe à pitre, où elle s’égaya dans le grand dédale des marchandises. Au delà de ces clichés, quelques simples souvenirs se fixèrent à sa mémoire. Son frêre et un cousin vendaient désormais leurs légumes près de la grande route. Elle les taquina car elle ne les avait jamais vu travailler auparavant et prit quelques photographies. Sa mère préparait toujours des glaces pour les touristes en rapant de ses mains un énorme glaçon. Lila lui tint de temps en temps compagnie et les deux femmes eurent de longues conversations. Elle admirait les murs en pierre, la végétation abondante et la tranquilité du rythme de vie. Le paysage lui paraissait toujours splendide et la vue de La Souffière la ravissait. Sous un ciel bleu vide de tout nuage, se dégageait l’immense volcan. En haut, elle savait que l’on pouvait à peine respirer ; le souffre envahissait les narines. Elle y était souvent montée étant petite et elle appréciait encore l’idée de se retrouver en haut de ce point culminant, à dominer l’île du regard, à surplomber la mer. En arpentant les rues, elle remarquait les changements effectués par la municipalité. Elle rencontrait parfois quelques connaissances et ne manquait pas de les saluer, tout en se doutant qu’ils ne la reconnaissaient pas du tout. Son allure avait un côté inhabituel mais cela lui était devenu familier. Où qu’elle aille, quelque soit la période de sa vie, elle ne souvenait pas d’une ville où elle eût pu se sentir véritablement chez elle. A Paris, bien sûr, elle était intégrée, mais elle affrontait parfois des regards hautains qui lui rappelait son métissage. A Capesterre, ses proches eux-mêmes l’avaient toujours prise pour une étrangère. Ainsi, où qu’elle fut, elle était remarquée et cette singularité était devenu un trait de caractère. La raison principale de sa faculté à s’adapter tenait peut-être en ce hasard de la génétique.
La veille de son départ pour la France, elle admira un dernier coucher de soleil sur la bananeraie de son père. Elle était partagée entre la tristesse de s’exiler à nouveau et la joie de retrouver la vie parisienne. En réalité, elle était à l’un de ces moments de la vie où un changement radical nous fait présager que rien ne sera jamais plus pareil. On sait ce que l’on quitte sans savoir où l’on va. Le retour à Paris serait marqué par une nouvelle adaptation et les choses ne seraient plus les mêmes ici quand elle aurait l’occasion de venir à nouveau. Lila vivait ce genre d’instants d’émotion où l’on a, au même moment, la sensation que tout est possible et celle que les portes seront trop dures à ouvrir. Le lendemain, elle retrouvait la Seine, la foule, Paris et ses gratte-ciels. La chaleur était suffocante. La jeune femme souffrait de l’excès de pollution.  Cathy était à son tour en vacances et Lila n’essaya pas de voir qui que ce soit d’autre. Légèrement déboussolée, elle se reposa et alla travailler, de façon très automatique et sans grand intérêt. Il lui manquait quelque chose pour être heureuse et elle savait de quoi il s’agissait. Elle retourna au magasin africain assez rapidement et discuta avec son vendeur. Bien entendu, il ne l’avait pas oublié et elle eût l’impression que la communication gagnait en facilité. Elle y retourna et y retourna encore, ceci pendant tout le mois d’août, si bien qu’il commença à la connaître un peu. La jeune femme apprit qu’il s’appelait Jérémy. Cela faisait deux ans qu’il travaillait ici. Il venait de fêter ses vingt-sept ans et avait déjà beaucoup voyagé. Elle l’avait écouté des heures parler de la Chine, de la Russie, de l’Amérique latine et des Etats-Unis. Il l’avait touché en précisant que son coup de cœur concernait l’Afrique. En effet, la jeune femme avait toujours eu une forte attirance pour ce continent. Peut-être était-ce les origines de sa famille qui la liait ainsi à cette terre, ou peut-être était-ce un intérêt inné pour ces paysages desertiques, ces couleurs naturelles, ces traditions fascinantes. Elle appréciait le fait de partager cette passion avec quelqu’un d’aussi charismatique que Jérémy. La présence répétée de Lila ne semblait pas l’étonner et elle en profita pour venir à sa guise flâner dans cet univers qui lui correspondait. Quand Cathy revint d’Alsace, où elle avait rencontré la famille de Jean et s’était fiancée, Lila fut ravie de la voir plus heureuse que jamais. Son amie lui fit un peu la morale mais sa douceur permit à Lila de l’entendre sans broncher lui conseiller de prendre du recul sur ses sentiments pour Jérémy. Malgré une réticence viscérale, elle promit à son amie de ne pas s’attacher trop à ses rêves.
Le travail au Birty’s restait assez prenant mais depuis qu’elle était célibataire, Lila n’y voyait plus d’inconvénients. Elle se proposait même pour faire des heures supplémentaires dans l’espoir de rentabiliser sa solitude sentimentale. Sylvianne et elle s’étaient un peu rapprochées mais leur relation n’avait plus le charme d’antant et leurs confidences perdaient en désinvolture. Louis avait pris un coup de vieux et Lila s’inquiétait de le voir continuer à s’épuiser à la tâche. Les mois passèrent sans que la vie de la jeune femme ne soit ponctuée de faits notables et le mois de décembre arriva très vite, avec son froid et ses fêtes. Noël n’eût rien de joyeux pour les employés du Birty’s cette année-là. Tous furent touchés par un évènement aussi imprévisible que dramatique. C’était un jour glacé et terne. Lila terminait sa cigarette avant de rejoindre ses collègues quand elle vit Louis, la mine plus froide encore que le givre qui verglaçait les trottoirs, s’approcher d’elle et lui dire d’une voix faible : “Il s’est passé quelque chose, ma petite. C’est une mauvaise nouvelle pour nous tous”. La jeune femme n’aimait pas du tout le ton de ces paroles et restait comme figée, prête à tout entendre. « En réalité, cela s’est passé hier soir, mais j’ai préféré attendre ce matin pour vous informer. Magali a eu un accident de voiture en rentrant chez elle. Un chauffard a grillé une priorité. Elle a été à l’hôpital et ils ont fait leur possible mais… ». Lila se serra contre lui et le réconforta autant qu’elle se consola en l’étreignant nerveusement. Elle aurait bien pris sa journée mais ils traversaient tous un moment difficile et devaient se serrer les coudes. Magali n’avait jamais été une grande amie mais ce fut tout de même un choc éprouvant qui réveilla en elle beaucoup d’amertume. Elle regretta de n’avoir jamais cherché à mieux la connaître et trouva déplorable qu’une jeune fille belle et travailleuse puisse finir ainsi, quelques jours avant noël.

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