« – Allo.
- …
- Ah, bonjour ! J’attendais votre appel.
- …
- Oui, bien sûr, je suis toujours disponible. Où aura-t-il lieu ? »
Lila tendit l’oreille. Elle se doutait que cette conversation était professionnelle mais sa nature possessive devenait parfois obsédante. La jeune femme ne tenait pas à ce que son travail ne l’accapare plus que son couple. Ainsi, elle suivait cela de très près et ne se gênait pas pour lui conseiller de rester dans des ambitions à la portée de leur épanouissement commun.
« – Très bien, je serai ravi de travailler avec vous, c’est un grand privilège que vous m’accordez.
- …
- C’est très gentil, merci encore Mr Jourdas »
Elle lui demanda immédiatement un compte rendu et fut déçue d’apprendre qu’il allait partir quelques jours dans le sud pour un contrat. Jérémy devait réaliser des clichés pour une agence de voyage avec qui il avait déjà travaillé. Cette fois-ci, ils l’envoyaient à Marseille. Lila appréhendait leur séparation. Après la nouvelle, la jeune femme fit preuve d’une grande irritabilité. Louis lui en avait d’ailleurs fait la remarque, ce qui n’avait pas manqué de la mettre plus encore sur les nerfs. Le jour de son départ, Jérémy l’invita à déjeuner mais elle fut si désagréable qu’ils se quittèrent un peu fâchés. Elle lui en voulait de la laisser avec aussi peu de difficulté et il ne comprenait pas pourquoi elle s’inquiétait. Ce différend était très vite devenu une discorde et l’urgence du départ de Jérémy ne facilitait pas les choses. Il tenta de la rassurer mais elle restait obsédée par son inquiétude. Quand elle agita la main pour lui dire au revoir à travers la vitre, sa mine était triste et il en fut désolé. Par chance, il ne la vit pas essuyer la larme qui roula sur sa joue dès que le train eût atteint le bout du quai. Il était parti pour quatre jours et d’avance, elle sentait que cela durerait une éternité.
Le lendemain matin, le ciel était gris, le vent était froid. Lila se sentait fatiguée. Les clients furent peu communicatifs et elle s’embêta un peu. Prendre une commande, la transmettre à Louis, nettoyer une table, amener des verres, saluer les habitués, fumer une cigarette, manger un sandwich, noter de nouvelles commandes, ranger les bouteilles, sa journée lui parut sans intérêt. La jeune femme se coucha les dents serrées et le cœur lourd. Aucune joie, aucun souvenir agréable ne lui revenait de cette journée qui venait de s’écouler. Lila ferma les yeux et ne ressentit que le manque qui lui broyait le cerveau. S’endormir sur cette absence fut très difficile. Cette préoccupation permanente lui parut irréaliste mais elle ne pouvait la refouler. La jeune femme ne pouvait pas non plus ignorer l’étouffement qui en découlait et respirer devenait un poids à traîner. Par crainte de retrouver les mêmes difficultés le lendemain soir, elle accompagna Cathy boire un verre. La soirée lui parut trop longue et trop quelconque si bien qu’elle regretta finalement d’être sortie. D’autre part, Cathy l’avait dévisagée presque tout le temps comme pour percer son malheur à jour. Sachant qu’elle cherchait justement à évacuer son mal-être, elle avait trouvé cette attitude très inopportune. Le jeudi soir arriva enfin. Lila s’assit dès vingt heures dans le salon pour attendre celui qui lui manquait tant. Elle n’avait aucune idée de l’heure à laquelle il comptait arriver mais elle attendait de lui qu’il fasse au plus vite. La jeune femme lui avait envoyé quelques messages mais il avait répondu être très occupé et pensait prendre son billet de train à la dernière minute. Tandis qu’elle cherchait à entendre le bruit de ses pas dans l’escalier, les minutes défilaient et avec elles, sa rage incontrôlable s’amplifiait. Il n’arrivait pas. Elle pensa au pire, l’imaginant accidenté ou bloqué quelque part d’où il ne pourrait pas la prévenir et préféra allumer la chaîne des informations juste au cas où… Les mauvaises nouvelles s’enchaînaient sans que Lila n’entende quoi que ce soit au sujet des trains. Vingt et une heures arrivèrent. Il n’était toujours pas là. Elle alluma une cigarette et essaya de lire un article sur l’influence des religions par rapport à l’éducation. Les mots s’enchaînaient sans qu’elle ne les comprenne et Lila dû se concentrer intensément pour lire que « La culture religieuse est comme toutes les cultures, transmise selon un mode implicite à la descendance des générations qui ont le savoir. » Elle relut trois fois la même ligne et décida de refermer sa revue en réalisant qu’il lui serait impossible de se sortir Jérémy de la tête. Quelques instants plus tard, la serrure fit deux tours et un visage connu apparut dans l’entrebâillement de la porte, le sourire aux lèvres et un bouquet de fleurs à la main. Elle oublia immédiatement toute sa mélancolie et lui sauta au cou. Il sentait bon et avait la joue fraîche et rose. Se blottir dans ses bras était si doux qu’elle resta collée contre lui jusqu’à ce qu’il lui fasse remarquer en riant qu’ils étaient toujours sur le pallier. En quelques secondes, sa joie de vivre était revenue et elle la lui faisait partager avec une euphorie qui l’enthousiasma. Il était ravi de la voir si gaie et, partageant son plaisir, il voulut fêter leurs retrouvailles. Ainsi, ils sortirent prendre un verre de champagne dans l’un des restaurants les plus prestigieux de Paris. C’était une chose complètement folle que de s’y rendre pour une bouteille hors de prix. Ils ne manquèrent pas de se le faire remarquer mais le côté le plus insensé de cette situation était peut-être tout simplement le fait qu’ils fêtaient un évènement commun de façon complètement démesurée. Ils s’amusèrent beaucoup et rentrèrent heureux de s’être retrouvés. Face à cet homme qui semblait fait pour elle, Lila se sentit libérée de ses tracas et terriblement amoureuse. Malgré toutes les réticences que son intelligence et sa culture la poussaient à avoir, elle avait la conviction que la passion qu’il lui inspirait correspondait à un feu invincible qui brûlerait ardemment jusqu’à ce que la vie ne veuille plus d’elle. En son fort intérieur, une telle vision lui paraissait idéaliste mais elle se plaisait à croire que son bonheur fut éternel et sa chance irréversible.