Son gros manteau la réchauffait tandis qu’elle parcourait les rues pavées pour rejoindre la Salle du Palace. Jérémy y exposait depuis une semaine et venait de l’inviter à découvrir ce qu’il y présentait. Lila se sentait légère et marchait d’un pas souple, ses longs cheveux flottants au vent et sa taille fine ondoyant avec grâce. Elle était très belle et la joie éclairait son visage depuis que l’homme qu’elle croyait avoir toujours attendu lui était tombé dans les bras. En effet, Jérémy l’avait vite appréciée et ils étaient devenus complices, puis intimes dès le début de la nouvelle année. Elle le voyait beaucoup mais leur histoire n’était pas lassante.Chaque fois qu’elle passait un moment avec lui, elle savourait les minutes comme si c’eût été les dernières. Aucun d’eux n’envisageait le futur. Ils profitaient de leur bien-être en solitaires et restaient relativement discrets vis-à-vis de leur entourage. L’exposition était magnifique. Lila en ressortit plus admirative encore qu’elle ne l’était déjà vis-à-vis du travail de son compagnon. Il semblait doué pour remarquer les détails des paysages qui en faisaient la beauté ou pour saisir l’âme des gens à travers un cliché. Il avait un esprit très observateur et cela l’avait d’ailleurs aidé à comprendre Lila de mieux en mieux. Il lui était parfois difficile de la suivre mais il s’appliquait à retenir les gestes qu’elle utilisait le plus souvent.
« Voudrais-tu que je te photographie ? »
Il avait dit cela d’un air enthousiaste et elle s’en étonnait. Elle ne comprenait pas l’utilité d’une telle idée. La jeune femme se trouvait commune et pensait que les photos seraient sans intérêt. Cependant, elle lui accorda le bénéfice du doute et accepta de poser pour lui. Il l’amena donc sur les quais et la laissa agir à sa guise. Elle s’asseyait, se relevait, souriait et usait de tout son charme en jouant avec une mèche de cheveux ou en lui jetant des regards entendus. De temps à autre, il la flashait mais il semblait plus s’amuser que travailler et elle ne put s’empêcher de l’interroger pour savoir si cela l’intéressait vraiment.
« Bien sûr, Lila. Sinon, je ne te l’aurais pas proposé ! Mais je crois que cela suffit pour aujourd’hui, la lumière n’est pas bonne. »
Ils entrèrent se réchauffer dans un petit café et attendirent que la nuit tombe dans la fumée de leurs cappuccino. Puis ils embarquèrent dans la vieille 205 de Jérémy et regagnèrent le centre ville. Des lumières scintillantes éclairaient les rues et mettaient les monuments en valeur. Ils marchèrent quelques minutes avant de s’arrêter sur un banc. Là, blottis l’un contre l’autre, ils profitèrent de la magie qui les entourait en silence. C’était une soirée relativement simple qui respirait le bonheur. Leur amour suffisait à combler tout l’espace et le temps s’arrêtait sur cette seconde précise de perfection. Quelques fois, ils discutaient doucement de choses et d’autres. La sérénité qui les enrobait faisait de chaque mot un souvenir et de chaque regard une caresse. Lila l’aimait à la folie. Elle sentait que leurs âmes avaient toujours été prédestinées. Il évoquait en elle tellement de satisfaction et la transportait au septième ciel avec si peu de choses qu’elle estimait avoir plus de raisons d’être heureuse qu’elle n’eût jamais espéré en avoir. Ainsi, petit à petit, même Cathy était devenue secondaire et elle consacrait presque tout son temps libre à son couple. Parfois, elle restait seule chez elle, bercée par la tendre joie de savoir qu’elle était aimée de cet homme. La jeune femme s’était remise à peindre et il lui arrivait souvent de s’enfermer quelques heures dans son appartement pour recouvrir de couleurs douces les grandes feuilles blanches qu’elle avait gardé dans un placard. Sa passion pour l’aquarelle était née quelques temps après son arrivée en France, alors qu’elle s’intéressait à tout ce qui pouvait la cultiver. Elle sortait souvent voir des expositions, visiter des galeries. Lila allait aussi au théâtre, au cinéma et lisait beaucoup. C’était une femme intelligente qui émettait toujours des avis éclairés. On pouvait aborder avec elle des sujets importants. Cela lui conférait une profondeur qui ne nuisait pas à son charme, bien au contraire. Peu de temps après, Jérémy lui montra les photos qu’il avait développées. Sa surprise fut à son comble quand Lila les vit. Aucune d’elles n’avait été prise le long des quais. Lorsqu’elle s’en étonna, il lui expliqua calmement que cette Lila fictive qui avait posé devant son objectif n’était pas aussi touchante que celle qu’il avait réussi à saisir pendant son sommeil. Elle avoua les trouver magnifiques et admit que la douceur qui en ressortait correspondait réellement à sa nature profonde. Il l’avait prise au dépourvu et il avait bien fait. Tout son talent avait pu s’exprimer tandis qu’elle demeurait immobile, perdue dans ses songes imperceptibles. La sonnerie du téléphone retentit et Jérémy décrocha.
Très beau texte, belles images…