Lila était arrivée en Guadeloupe au bon moment. Alors qu’en métropole il faisait un froid glacial, le mois de janvier était aux Antilles un mois chaud et sec. Contrairement à Paris, la couche de pollution était faible et la jeune femme se sentait immergée dans un milieu naturel. Elle était loin des ambiances climatisées du Birty’s et la chaleur qui l’avait séduite à son arrivée devenait pesante avec le travail. Elle ne redécouvrait pas vraiment son ‘île papillon’ ; elle l’avait toujours connue. Les gens étaient adorables avec elle et elle trouva une population plus soudée qu’à Paris. Presque tout le monde se connaissait et même ceux qui ne l’avaient jamais vue faisaient preuve d’un grand sens de l’accueil et de beaucoup de générosité. Ainsi, elle se lia très vite d’amitié avec les autres travailleurs et sympathisa particulièrement avec une jeune femme de son âge nommée Sloane. C’était la fille du patron de Lila et elle travaillait aussi à la cueillette. Sa famille était installée à Capesterre depuis 1928. Ils avaient brutalement quitté Marie-Galante et leur propriété de Grand-bourg après le passage du Grand Cyclone, qui avait rasé leurs biens et détruits leurs cultures. Physiquement, Lila la trouvait très belle : fine, élancée, un visage doux, une peau très noire et des cheveux bruns crépus natés en arrière jusqu’aux omoplates, accentuant sa silhouette longiligne. C’était une jeune femme très croyante, qui priait tout les soirs et se rendait toujours à la messe le dimanche. Sloane allait aussi à Basse Terre pour les cérémonies importantes. Lila ne la suivait pas sur ce terrain. Elle n’avait jamais été particulièrement attirée par les religions et s’y intéressait vaguement, pour sa culture, sans s’y attarder. Cela lui paraissait être une contrainte. Elle se représentait les religions comme un étau et, malgré son attirance pour les phénomènes de groupes, celui-ci la laissait de marbre. Lila respectait ses convictions mais, pour éviter tout malentendu, elle évitait d’en parler avec Sloane. Au travail, les deux femmes se parlaient peu. La tâche était fatigante. Il fallait faire preuve de sérieux. Une fois leur journée terminée, elles aimaient se retrouver. Leurs goûts étaient semblables, cela les avait vite rapprochées. Sloane découvrait petit à petit le langage des signes. Sa vivacité d’esprit et sa curiosité naturelle avaient facilité son apprentissage. En quelques semaines, elle avait réussit à assimiler quelques gestes principaux. Lila devait souvent répéter ses propos mais il était assez rare que les deux jeunes femmes se quittent sur une incompréhension. A l’ombre d’un arbre, les deux amies échangeaient leurs avis sur les évolutions de la science, la littérature actuelle ou l’avenir du monde. Leurs conversations restaient assez sérieuses mais progressivement une proximité naissait.
Les mois passèrent et une année s’écoula sans que Lila ne la vit passer. Elle avait vingt-neuf ans à l’été 1996 et sa famille s’inquiétait de ne lui voir aucune relation amoureuse. Mais la jeune femme ne s’en tracassait pas. Elle avait tenté de vivre en couple et cela n’avait pas marché. D’une certaine façon, Lila agissait comme si elle avait renoncé à trouver la personne qui la rendrait heureuse malgré qu’une petite voix continuât de murmurer en elle des rêves d’amour éternel. Son amie Sloane était mariée depuis quatre ans à un instituteur qu’elle avait rencontré par l’intermédiaire de sa famille. Son travail était très prennant mais cela ne semblait pas déplaire à Sloane. Elle profitait de la liberté que son absence lui garantissait. Elle l’aimait et, selon ses dires, il le lui rendait mille fois, mais leur amour ne ressemblait pas à celui dont Lila rêvait pour elle-même. Elle aurait aimé chasser le reste de ses espoirs comme de vulgaires vestiges mais ils restaient là, ancrés en elle comme s’ils en eussent été le ciment. Le travail au champ était assez fatigant et Lila s’était abîmé les mains à cueillir, couper, ramasser, effeuiller la récolte. On ne lui avait jamais demandé de porter les bacs remplis d’agrumes. Sachant qu’ils étaient trop lourds pour elle, la jeune femme était reconnaissante envers son patron. Vers la fin du mois d’août, alors que Lila rentrait chez elle après une longue journée, une silhouette familière attira son attention. En s’approchant, il lui parut évident qu’elle connaissait la personne. Bien sûr, c’était Cathy. Lila se demanda ce qu’elle pouvait bien faire là et comment elle avait fait pour la rejoindre. En s’approchant, son amie lui fit de grands signes. Les deux femmes ne s’étaient pas vues depuis longtemps. Cela leur faisait terriblement plaisir de se revoir. Face au visage doux et au sourire communicatif de son amie, Lila lui tomba dans les bras et faillit pleurer d’émotion. Cathy avoua qu’elle avait eu du mal à la retrouver et voulut qu’elle lui fasse visiter sa petite ville.
Elle expliqua à Lila que leur relation lui manquait beaucoup. La vie à Paris n’était plus la même sans elle. Son amie s’était inquiétée de n’avoir aucune nouvelle et quitte à en faire un peu trop, avait préféré venir voir en personne ce qu’il en était. Elles discutèrent jusqu’à l’épuisement et se couchèrent côte à côte, après s’être rappelées quelques souvenirs amusants et s’être échangé les derniers ragots. Le Birty’s fonctionnait toujours. Louis, en bon investisseur, y faisait des fêtes de plus en plus fastueuses. Jérémy vendait encore ses clichés au magasin africain. Il avait régulièrement demandé à Cathy des nouvelles de Lila, mais elle n’avait pas su que répondre. Yoahn était déjà fiancé et la date du mariage était fixée. Cette nuit-là, Lila eut une nuit agitée. Au petit matin, les deux femmes partirent en escapade. Elles marchèrent le long de la route et bifurquèrent dans un chemin rocailleux qui descendait tout droit vers la plage. Puis les deux jeunes femmes longèrent la côte atlantique en discutant. Tantôt leurs pieds foulaient le sable noir de Capesterre, tantôt elles se rafraîchissaient un instant dans l’eau des criques qu’elles arpentaient. Au bout d’une petite heure, elles firent une pause et Cathy se décida à lui annoncer une nouvelle qu’elle n’avait pas encore eu le cran de lui dire.
« Ecoute, je suis venue pour te voir, c’est vrai, mais j’ai aussi quelque chose d’important à te demander… »
Sous le regard interrogateur de Lila, son amie continua : « J’ai pensé à toi parce que l’on a été de très bonnes amies, et que pour moi tu es encore la meilleure. Bref, j’ai quelque chose à te demander… Voilà… Cela me ferait vraiment plaisir que tu sois la marraine de mon enfant. »
Devant la grimace de son amie, Cathy se sentit obligée de poursuivre.
« Je suis enceinte de quatre mois. Au début, j’étais surprise, puis folle de joie. Je n’ai jamais pensé à avorter, tu penses, c’est carrément inenvisageable, je n’aurai pas supporté. Et puis Jean voulait le garder, lui, il ne s’est jamais posé de questions ! Normal, c’est pas lui qui le porte. En tout cas cela fait super bizarre de se dire que je vais être maman. Ca me fait aussi un peu peur. Oui, j’ai carrément la frousse. J’ai très envie de partager ça avec toi. Ouaou ! Je ne pensais pas que je pourrais te le dire aussi facilement. Tu sais, je comprends que cela te paraisse osé mais j’ai besoin que tu me dise vite si tu es d’accord ou non parce que là, j’essaye de tout organiser pour son arrivée et c’est la galère, je ne te raconte même pas… Ou plutôt si !… Enfin si cela t’intéresse »
Lila lui fit signe que oui, bien sûr, cela l’intéressait. Elle ajouta que ce serait une joie de devenir la marraine de cet enfant.
« C’est vrai ? C’est génial ! Je t’adore ! J’étais sûre que tu dirais cela ! Oh là là ! Si tout pouvait être aussi simple…. Jean n’est pas baptisé. On voudrait le baptiser en même temps que le bébé, comme cela, on pourrait se marier par la suite ! Mais pour un adulte, c’est plus compliqué. Il y a tout un tas d’étapes ! Pfou… On doit aller à l’église au moins deux fois par semaine. Tu sais, moi qui suis pas fan de tout cela, ça me pèse ! Et puis il faudrait que tu vois la tête du prêtre,… Argh ! J’ai du mal à l’encadrer celui-là ! On a déjà acheté le berceau. Jean et moi cherchons aussi un nouvel appartement. Mais nos salaires n’augmentent pas vraiment cet an-ci et on a du mal à trouver plus grand pour le même prix ! Tu vas me dire, c’est normal. Oui, je sais. Mais que veux-tu? On espère un coup de chance, un signe du destin en gage de bienvenue pour ce bébé ! Tu ne voudrais pas revenir à Paris par hasard ? Non parce que là, j’aurais bien besoin de ton aide, au moins pour éviter de péter les plombs… Je te jure, cette grossesse me rend super nerveuse, ça doit se voir d’ailleurs… Ca se voit ? Je suppose que oui… Eh ! Tu m’écoutes encore ? Tu as l’air ailleurs… Je sais, je monopolise un peu la conversation. Mais cela fait longtemps qu’on ne s’est pas vues ! Et tu m’a vraiment manqué… Paris, c’est vraiment fini ? »

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