Après un hiver rigoureux mais sans neige, le printemps arriva avec ses fleurs, ses chants, ses soleils matinaux. Le Birty’s venait d’être rénové. Lila n’en avait pas vu l’utilité. Cependant, elle avouait qu’il était d’autant plus resplendissant depuis que les peintures avaient été refaites, les tapisseries changées, les moquettes arrachées pour laisser place à un parquet séduisant. Quelques nouveautés avaient été rajoutées : de grandes glaces murales jouaient avec l’espace et des lustres scintillants donnaient un air aristocratique à l’établissement. La clientèle était de plus en plus riche et les prix avaient gonflé. Louis estimait qu’il était préférable que l’allure du bar se modifie avec celle de sa réputation. Pendant les travaux, le Birty’s avait été fermé et Lila, dispensée de travail pendant trois semaines. Avec Jérémy, ils en avaient profité pour visiter quelques petits villages de France et étaient partis à l’aventure dans le nord de la Bretagne. Ils s’étaient déplacés à pied et avaient dormi en camping sauvage. Ils avaient souffert du froid mais affirmaient à qui voulait bien les entendre que la vie au grand air sans contraintes et sans but était une expérience magique qu’ils reproduiraient sans hésiter. Quand Lila reprit le travail au Birty’s, elle eût la bonne surprise d’être augmentée. Louis avait justifié son geste en disant que « sa réussite était aussi la sienne et qu’il était normal de récompenser un jour ou l’autre sa fidélité et son dévouement ». Pourtant, la jeune femme se doutait qu’il cherchait avant tout à la retenir à ses côtés et qu’il avait perçu qu’elle ne mettait plus son travail dans la liste de ses priorités. Elle ne lui en voulait pas et comprenait sa tentative mais son attitude ne changea pas. Lila continua à refuser de travailler certains soirs et ne dépassa jamais ses horaires de plus de cinq minutes. Elle ne se proposait plus ‘pour dépanner’ et ne lui laissait pas le choix quand à ses congés. De plus, son investissement pendant les heures de service restait limité. La jeune femme avait perdu son perfectionnisme et son relationnel avec le personnel et les clients était moins souriant. Louis avait remarqué tout cela mais n’osait pas aborder le sujet de peur de la fâcher. Alors il l’avait augmenté, comme pour lui signaler qu’il continuait à lui faire confiance. Lila était flattée de ce geste. Elle en avait saisit le sens mais sa vie avait changé et elle estimait que Louis devait l’accepter. En outre, elle n’avait jamais tenu à briller professionnellement et cela, il l’avait toujours su. Désormais, elle était une autre femme. Elle voyait encore Cathy de temps à autre mais leur relation était très épisodique. Lila ne ressentait plus le besoin de se confier à autrui. Elle avait trouvé en Jérémy un amant, un confident, un ami et un amour.
C’était l’homme de sa vie, elle en était sûre et le simple fait de savoir qu’il existait la rendait heureuse. Fin avril, cet homme si parfait se trouva obligé de repartir pour un reportage photo et elle le vécut à nouveau très mal. Quand il revint, après deux semaines d’exploration des recoins de l’Amazonie, il fut choqué de voir à quel point elle l’accaparait et en discuta avec elle. Il jugea leur relation fermée aux autres et parla de ‘vie en vase clos’. Il lui expliqua que se couper du monde serait dommage pour chacun d’eux et suggéra l’idée de faire des efforts pour retrouver un peu de cette sociabilité qui leur avait permis de se rencontrer. Elle ne comprit pas de quoi il parlait et l’écouta distraitement puis la jeune femme oublia ce qu’il lui avait dit. Jérémy, en revanche, avait été réveillé en sursaut d’un rêve qu’il ne voulait pas continuer à vivre ainsi. Il commença donc à reprendre contact avec d’anciens amis, à sortir le soir sans elle, à réfléchir à son avenir professionnel. Il reprit l’escrime et s’intéressa au parcours qu’avait fait son ancienne équipe de sport pendant son absence. Il ignora les reproches de Lila et s’en irrita plutôt qu’il ne s’en soucia. La jeune femme estimait qu’il la délaissait et qu’il agissait égoïstement. Elle le trouvait changé et était presque persuadée qu’il avait rencontré une autre femme. Lila pensait sans cesse à lui et cherchait des signes prouvant qu’il l’aimait encore. Mais elle remarquait qu’il était moins présent, moins attentif, moins à l’écoute. La jeune femme lui en voulait de ne pas vouloir partager chaque instant de sa vie avec elle. La vérité était qu’il l’aimait encore follement mais qu’il ne se contentait pas de cet amour comme unique raison de vivre et que son épanouissement nécessitait d’autres relations. Il avait besoin d’amis, de connaissances, de collègues, de famille et de rencontres. Il ne voulait ni la perdre ni la faire souffrir. Mais son bien-être personnel le poussait à vivre comme il l’entendait. En réalité, l’amour de Lila l’étouffait et, malgré toute la tendresse qu’il avait pour elle, il cherchait à prendre un peu de recul. Une forme de jalousie se développa alors dans l’esprit de la jeune femme et il lui arrivait de le suivre à son insu, de lire son courrier ou de fouiller ses poches. Il percevait le malaise qu’elle ressentait et une distance commença à se créer entre eux. Il rentrait de plus en plus tard, appréhendant les crises qu’elle ne se gênait pas de lui faire à son retour et profitait de chaque opportunité professionnelle pour fuir cette situation qu’il ne pouvait pas gérer. Il l’aimait mais elle le rendait fou et il avait peur de se perdre dans cet amour qui avait été trop longtemps le centre de sa vie. Si seulement elle avait voulu lui laisser plus de liberté, lui permettre de respirer. Si elle avait pu supporter qu’il vive sans contrainte, il ne lui aurait jamais fait de mal. Il n’envisageait même pas d’aimer qui que ce soit d’autre. Il décida, à son retour de Chypre que leur autodestruction avait trop duré et la quitta « pour leur bien à tous les deux ».
Lila fut ravagée et resta enfermée pendant une semaine sans sortir, mangeant à peine. Elle ne donna de nouvelles à personne et ne répondit pas aux questions que Louis envoyait inlassablement sur son portable pour s’inquiéter de son absence. Toutes les larmes d’une vie coulèrent en ces quelques jours où elle se vit si détruite qu’elle pensa ne plus pouvoir jamais repartir. Elle sorti de son attitude comateuse lorsqu’on sonna à la porte. Un instant, elle avait crue qu’il revenait, qu’il n’avait pu vivre sans elle et qu’il acceptait de lui laisser une dernière chance. Mais c’était Louis qui se tenait debout devant elle. L’air inquiet, il fixait de ses grands yeux rond le visage creusé par la souffrance d’une femme qu’il n’avait jamais vue ainsi. « Qu’est-ce qui s’est passé ma belle ? Tu as l’air en piteux état… Je me faisais du souci et je crois que j’avais raison. Viens par là… Oh ! Mon dieu, c’est un carnage cet appartement. Tu as mangé quelque chose ce midi ? Pfou ! C’est quoi cette odeur ? Ca te dérange si j’ouvre la fenêtre ? » Il s’affairait en tout sens pour redonner un peu de clarté et de dignité à la pièce. Soudain, il se retourna vers elle et, la suppliant de lui raconter ce qui lui était arrivé, l’invita à s’assoire sur le canapé à côté de lui. Alors, les yeux baignés de larmes, elle lui raconta tout. Quand elle eût fini, elle espéra qu’il allait la consoler en certifiant qu’il reviendrait, qu’elle était une femme si formidable que l’on ne pouvait l’oublier ainsi… Mais il se contenta de hocher la tête d’un air triste en disant d’une voix malhabile : «  C’est toujours dur un chagrin d’amour. Le tout c’est de réussir à se relancer. Après cela va beaucoup mieux. Tu sais, Lila, je crois que l’on peut s’habituer à tout, même à l’absence. Quand Marianne est morte, j’ai cru que j’enterrais mon cœur avec elle mais tu vois, j’ai survécu et je m’en sors plutôt pas mal non ? » Il n’attendait pas vraiment de réponse et fixait le sol d’un regard las. Elle rompit le malaise quelques minutes plus tard pour lui demander une faveur. « Ce que tu veux ma belle. »
Un moment plus tard, Louis sortait de l’appartement. Sa mine était pâle. Lila venait de démissionner, se sentant incapable de retourner travailler. Elle préférait quitter le Birty’s. Les conditions étaient si particulières que tout ce qui aurait eu de l’importance avant n’en avait plus désormais. Après que Louis soit sorti de son appartement, la jeune femme ne put s’empêcher de réfléchir à son avenir. Elle n’avait plus d’amant, presque plus d’amis et maintenant plus de travail. Plus elle y pensait et plus tout lui paraissait clair, évident, inévitable. Il ne lui restait que sa famille et c’était donc auprès d’elle qu’elle devait retourner. Assez rapidement, elle fit toutes les démarches pour résilier ses contrats et vendre une partie de ses affaires. Puis elle s’envola pour les Antilles dans un long courrier qui devait la reconduire définitivement à ses sources. Ce changement brutal lui redonnait des forces car elle fuyait, c’était vrai, mais cela dans le but de tout recommencer. La jeune femme savait qu’il lui serait plus facile de tourner la page en changeant d’univers. Sa famille fut ravie de l’accueillir mais Lila ne leur fit pas part tout de suite de sa décision de se réinstaller chez eux. Progressivement, elle le leur fit comprendre. Quand la jeune femme annonça officiellement la nouvelle, ils furent contents de voir que leur intuition parentale ne les avait pas trompés. Ne voulant pas se laisser materner, Lila se mit en quête d’un travail dès le lendemain. A quelques minutes de chez elle, un voisin cultivateur avait besoin de mains pour sa cueuillette d’agrumes. Lila l’assura de sa motivation et il lui proposa une période d’essai. Le changement qu’elle escomptait s’amorçait donc sur les chapeaux de roues. Elle était décidée à ne pas perdre les rênes de sa vie tout en recommençant une nouvelle histoire : celle de son bonheur, qu’après tant de désillusions, elle croyait encore possible.

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