Alors que la douceur de l’été caressait son visage et que ses pieds martelaient les pavés d’un rythme régulier, Lila soufflait fort. Son short lui moulait les cuisses et elle sentait la transpiration s’infiltrer entre les croisillons du tissu. Un long tee-shirt battait au vent, lui assurant un peu de fraîcheur. Elle profitait de son dimanche pour se défouler et courait le long des quais avec intensité. Ses objectifs étaient toujours plus loin, encore plus vite. La jeune femme voulait se dépasser et filait à vive allure sous un soleil printannier qui la faisait transpirer. Sur son dos, un petit sac peinait à tenir. Elle avait préféré l’emporter, malgré l’inconfort qu’il impliquait, pour avoir une bouteille d’eau et son walkman à portée de main. Ce jour-là, un chanteur de rock à la voix rocailleuse encourageait ses foulées à gagner en puissance. Les passants étaient assez nombreux à profiter du ciel bleu mais leur pas était plus tranquille et leur sérénité palpable. Lila se plaisait à les dépasser les uns après les autres. Elle voyait ainsi défiler des visages inconnus qui lui donnaient matière à penser pendant sa course effrénée. Une vieille grand-mère s’accrochait à la laisse d’un jeune labrador un peu trop fougueux. Son visage creux était marqué de rides mais un sourire sincère illuminait ses traits. Lila espéra vieillir avec la même luminosité. De grands yeux bleus perçaient sous un front dégagé. Le jeune homme qu’elle venait de croiser avait un regard de braise absolument ensorcelant. A son bras marchait une jeune femme radieuse et élegante. Plus loin, un groupe de personnes âgées s’activaient autour d’une partie de pétanque. Cela l’amusa. Elle s’imaginait plus tard avec eux, pointant le cochonnet et ragotant sur le quartier. En arrivant près du manège, on trouvait plus de monde. Des gamins couraient en tout sens, excités par l’animation qui régnait sur la petite place. Leurs parents s’activaient à contenir cet enthousiasme tandis qu’un marchand de glace réalisait ses premières ventes de la saison. Au milieu de cette agitation, un grand manège de chevaux de bois tournait sans répit, éclairant de ses scintillements chacun des visages émerveillés qui le comptemplait. Lila bifurqua avant d’y arriver, préférant courir dans un lieu calme. Malheureusement, le beau temps avait fait sortir les parisiens de leurs buildings et ceux-ci lui bloquaient régulièrement le passage. Cela l’énervait car elle ne pouvait plus garder son allure régulière. Lila avait du mal à gérer son souffle depuis qu’on l’avait fait ralentir et changer de trottoir. Elle rentra au pas de course à son appartement et se prélassa dans un bon bain pour dissiper son irritabilité qu’elle savait à fleur de peau.
Son tempérament avait été changeant ces derniers jours et elle se sentait presque lunatique. Sachant que cela était très désagréable pour son entourage, elle se méfiait de ses mots et de ses attitudes. Elle ne voulait pas blesser ses proches dans un accès de mauvaise humeur. Vers dix-neuf heures, elle contacta Cathy et s’invita à manger chez elle. Puis, elles laissèrent Jean et le petit Tristan entre hommes et sortirent boire un verre. Paris dégageait une atmosphère agréable et ses terrasses se remplissaient. Lila appréciait cette affluence. Parfois, malgré la foule, un sentiment profond de solitude l’envahissait. Les deux femmes entrèrent dans un bar anodin et profitèrent de la musique jazz et du style coloré. A l’étage, quelques billards leur permirent de confronter leurs habiletés respectives et égayèrent un peu la soirée. Cathy était une femme dynamique qui aimait les sorties entre amis. Son fils ne monopolisait pas son attention et elle avait préservé son indépendance vis-à-vis de son mari. Ainsi, Lila et elle étaient comme deux étudiantes. Les deux amies se chamaillèrent pour payer la note. Aucune d’elles n’avait vraiment cherché à grandir. Si le temps les avait indéniablement fait évolué, leurs personnalités avaient gardé la même profondeur. Un mélange de joie de vivre et d’insouciance entretenait leur bonheur. Leur amitié semblait n’avoir jamais souffert de quelconques anicroches. Pourtant, il avait parfois fallut prendre sur soi pour que cette relation ne se détériore pas. C’était de cette envie de perpétuer leur attachement que naissaient des soirées comme celle qui fit oublier à Lila qu’elle aurait bientôt trente ans. L’été passa comme un cheval au galop. Lila ne retourna pas voir ses parents et continua d’assurer son travail au cabinet médical. Les familles passaient et petit à petit, elle avait appris à connaître chacun des patients. Il faut dire qu’elle traitait leurs dossiers et avait accès à leurs données personnelles : antécédents médicaux, familiaux, milieu social. Elle était tenue au secret professionnel. Cela avait donné lieu à quelques blagues qui firent bêtement référence à son mutisme.
Au début de septembre, tout s’intensifia. Il semblait que la demande était multipliée par dix et Lila assura des heures supplémentaires qui lui firent bénéficier de primes. Elle se sentait désormais complètement à l’aise dans cet univers. Une seule chose lui restait étrangère. C’était un jeune homme au regard charmeur qui avait dès la rentrée fait partie du cabinet sans qu’elle n’en eût connu la raison. Il lui rappela tout de suite quelqu’un et la fascination qu’elle éprouvait à le regarder l’amusait tellement elle était inopportune et indolente. L’ayant déjà vu en blouse blanche, elle en déduisit qu’il était le remplaçant du Dr. Porduis. Caroline le lui confirma quelques jours plus tard. Il les saluait tous les matins et elles, de derrière leur bureau, adressaient un signe qu’il avait à peine le temps de voir avant de s’éclipser dans le couloir. Malgré qu’avec Caro, le courant passa très bien, son travail prit une toute nouvelle importance. L’arrivée de ce remplaçant ravivait son cœur endormi qui avait besoin de battre à travers un mystère ou par le biais d’un sourire.