Non Paris n’était pas fini. Car Lila se rendit au mariage de Yoahn, puis au baptême du petit Tristan. Elle revit des têtes familières et prit le temps de parcourir quelques avenues, de flâner dans les magasins. La jeune femme retourna au Birty’s pour passer le bonjour à tout le monde. La douce odeur de ce lieu n’avait pas changé. En la voyant entrer, Louis ne put contenir son émotion.Il saisit Lila brusquement et la serra fort dans ses bras pendant quelques minutes.
“Michel, amènes-nous trois coupes s’il te plait mon grand. Et viens boire avec nous !”
La jeune femme retombait amoureuse de cette ville qui lui correspondait. La multitude, la richesse et la diversité qui émanaient de Paris nourrissait son avidité sociale.
Elle en était sûre, sa vie était ici. Ses appréhensions s’effacaient face à ce constat. Depuis sa rupture avec Jérémy, il s’était écoulé plusieurs mois, la jeune femme avait cicatrisé. Elle s’était reconstruite et affirmait de nouveau sa volonté d’indépendance. Ainsi, Lila fit ses adieux aux Antilles au début de l’année 1997. Elle se sentait à la fois excitée de revenir vivre en métropole et sereine, confiante en son avenir. Elle souriait aux nuages, comme si elle eût su qu’il la portait vers une heureuse destinée. Lila avait toujours été positive mais voilà qu’en plus elle était déterminée. La jeune femme ne voulait plus se laisser détruire par ses propres sentiments et tenait par dessus tout à prendre sa vie en main. Quand un souffle de mélancolie lui traversait le cœur, Lila le chassait, fidèle à ses résolutions. Elle aborda sa voisine de siège pour se changer les idées. C’était une femme agée, qui, comme elle, semblait perdue dans ses pensées. Quand elle vit Lila lui proposer à boire, elle sortit de sa torpeur comme on débouche d’un tunnel et parut ravie de voir le jour. A la descente de l’avion, un fort enthousiasme poussa Lila à courir chercher ses bagages. Elle sauta dans un taxi en faisant comprendre au chauffeur qu’elle voulait faire le tour de la ville, comme pour la visiter. Cela l’amusait de reprendre tout à zéro. Elle se sentait emplie de cette fougue qu’ont les débutants parce qu’ils ne savent pas que tout ne sera pas aussi beau qu’ils l’espèrent. Mais Lila avait une expérience et un passé et cela avait ternit quelque peu son optimisme impulsif. De plus, c’était une jeune femme mûre puisqu’elle allait avoir trente ans le 14 octobre suivant. Cette idée ne la tracassait pas du tout. La jeune femme n’en avait pour ainsi dire rien à faire. De toutes façons, elle ne faisait toujours pas son âge, ni physiquement, ni mentalement. Les gens lui en donnaient à peine vingt-cinq au premier abord. Pourtant, après quelques minutes passées avec elle, ils étaient surpris de son intelligence et de sa vivacité d’esprit.Lila était à la fois surprenante et très évidente. Sa légèreté spontannée contrastait beaucoup avec la profondeur de ses réflexions. Il était difficile de la cerner au premier abord. Nombreux étaient ceux qui appréciait la complexité de son personnage. La jeune femme avait en effet souvent eu toutes les faveurs. D’abord, parce qu’avec sa beauté, toute la gent masculine tombait sous son charme. Et ensuite parce qu’avec sa douceur intuitive, elle inspirait la confiance. Dans son regard on lisait sa générosité. Sa force, elle l’avait puissée dans les obstacles qui s’étaient dressés sur sa route. Lila stoppa le taxi devant un vieil immeuble en pierre de taille. Le studio qu’elle avait déniché n’était pas très grand mais il lui suffisait. Elle espérait ne pas y passer trop de temps. La jeune femme éplucha les annonces d’emploi et s’inscrivit à l’ANPE dès son arrivée. Elle n’envisagait pas de retourner au Birty’s. Tout devait changer ; cela aussi. Pourtant, parfois, ses pensées vagabondaient au coeur de ses souvenirs et l’envie lui venait de les affronter. Mais Lila ne se sentait pas prête, elle voulait reconstruire sa vie à Paris avant de se retourner pour voir ce qui était désormais derrière elle. Elle craignait de retomber dans le même engrenage, de refaire les mêmes erreurs.
On lui proposa de travailler en usine et pour dépanner, en attendant mieux, elle accepta. C’était un travail particulièrement lassant. La jeune femme ne lui trouvait pas d’intérêt. Elle devait trier des pommes qui passaient sur un tapis roulant dans une fabrique de compotes. C’était monotone et usant. Ainsi, quand il s’agissait d’aller vider le bac de pommes pourries, elle faisait parfois comme ses collègues et le reversait sur le tapis pour ne pas avoir à le porter sur cinquante mètres. C’était une technique assez dégoûtante et elle avait refusé de l’adopter au début mais elle avait cédé à la fatigue et à l’initérêt général. Cathy passait régulièrement la voir et lui confiait de temps en temps le petit Tristan. Lila le trouvait adorable. Souvent, elle s’inquiétait de ne pas avoir encore fondé de famille. Son amie la rassurait alors aussitôt en lui promettant qu’elle en ferait un jour aussi un aussi beau. Lila n’en était pas si sûre mais elle se plaisait à y croire. La jeune femme développait des espoirs de maternité qui ne lui avaient auparavant jamais traversé l’esprit. Vers le mois de mai, la jeune femme quitta les pommes et leur odeur nauséabonde pour un poste de secrétariat médical. C’était un poste bien payé et elle eut la chance d’y accéder grâce à la législation. L’état subventionnait en effet les entreprises privées qui recrutaient des handicapés. Le cabinet qui l’employa regroupait des généralistes, un ophtalmologue, une dentiste et un pédicure podologue. L’arrivée de Lila était un formidable coup de poker pour toute l’équipe, d’autant qu’elle ne nécessitait ni structures particulières, ni adaptation de postes. Elle gèrerait toute la partie administrative d’entrée des données dans les ordinateurs, de règlement des factures… A l’accueil, une femme de la quarantaine assurait depuis une dizaine d’années l’accueil des patients, le standard téléphonique et la gestion des planning. Elle s’appelait Caroline et fut d’un grand service à Lila, qui s’y connaissait aussi peu en informatique qu’en gestion. Heureusement, elle se familiarisa rapidement avec les imprimantes, fax et scanners. Son esprit vif et son sens de l’organisation lui permit de s’intégrer au cabinet sans trop de difficultés. La jeune femme était travailleuse. On lui accordait facilement sympathie et crédibilité.
Paris lui avait donc fait une nouvelle place. La ville aux mille lumières avait accepté de la faire briller encore un peu. Et Lila s’était prise avec joie dans les mailles de cette multitude qu’elle savait être son décor favori.