Il s’appelait Julien et le jour où il avait oublié sa veste sur le portemanteau de l’entrée avait sonné l’heure de sa rencontre avec Lila. Enfin, il lui avait adressé la parole. Enfin, il l’avait regardée. Bien sûr, il l’avait trouvée séduisante. Sans cesse, elle avait une impression de déjà vu auprès de lui. Et, quelque chose avait filtré de ses yeux à ceux de la jeune femme qui pétillait d’être ainsi dévisagée. Depuis, leurs journées n’avaient rien eu de semblable. D’une part, ils se rejoignaient pour manger le midi. D’autre part, en fin de journée, pendant que Julien recevait ses derniers patients, Lila feuilletait des magazines en l’attendant. Parfois, ils sortaient prendre un verre et souvent, le fou rire les prenait. C’était un son rauque inélégant qui sortait de la bouche de la jeune femme. Elle souffrait dans ces moments là que la clarté d’un rire féminin ne puisse conforter son charme mais Lila lui reconnaissait la délicatesse de n’avoir jamais insisté sur son handicap.
- Et alors, le mec me dit…
Le serveur les interrompit :
- Vous prendrez autre chose ?
Julien jetta un regard à Lila :
- La même non ?
La jeune femme acquiesça et le serveur s’éclipsa.
«  – Il me dit : vous savez docteur, j’ai deux femmes à satisfaire, alors ce truc-là ne peut que m’être utile ! Tu te rends compte ? Il a dans les mêmes âges que moi, la trentaine quoi. Et il veut du viagra pour tenir la route face à sa femme et à sa maîtresse… En voilà un qui a vraiment du culot. »
Lila adorait l’écouter raconter les anecdotes de sa journée car elles l’égayaient vraiment. Plus ils apprenaient à se connaître et moins il y avait d’ambiguïté entre eux. Ce n’était plus une atmosphère de séduction qui les entourait mais cela devenait une fusion psychique qui semblait les rassembler. En fait, Lila pensa même que c’était à Cathy que Julien l’avait fait penser lors de leur première rencontre. C’était un très beau jeune homme, mais il ne l’attirait pas. Elle se sentait avec lui en totale confiance et appréciait sa douceur, sa gentillesse et sa capacité à aborder tous les sujets. Elle le trouvait drôle et si l’expression ‘être sur la même longueur d’onde’ eut pu prendre un sens c’eut été celui de leur amitié. Elle le présenta à tous ceux qui furent de la partie pour son anniversaire et il fit l’unanimité. Il était A-DO-Rable. Certains crurent que c’était son nouveau petit ami. Quand Lila les eut contredit, ils s’étonnèrent et semblèrent garder la pensée intime que cela le deviendrait. Elle avait voulut faire de cette fête un symbole. Un passage à la dizaine supérieure encourageait son envie de tourner les pages de sa vie. A cet effet, elle avait tenu à inviter beaucoup des visages qu’elle avait évité depuis son retour. Elle avait préparé un buffet froid et se donnait du mal pour que chacun puisse se servir sans retenue. Tristan jouait dans un coin avec Marina, la fille de Yoahn et Margot, qui avait quelques mois de moins que lui. Cathy et Jean discutaient avec eux de la difficulté d’éduquer un enfant. Caroline se mêla à la discussion, ayant elle-même deux garçons de quinze et dix-neuf ans. Il y avait aussi Sylvianne, qui ne sembla pas interpellée par le sujet et qui préférait parler boulot avec Louis dans un coin du salon. Michel, à proximité, les écoutait d’un air distrait. Il regardait jouer les bambins avec un air attendri et un peu bêta. Deux amis de Yoahn avaient tenu à venir. Ils avaient connu Lila et en avaient retenu la grâce et l’intelligence. La rupture les avaient fait perdre le contact avec la jeune femme. Mais Frank et Phillou avaient profité de l’occasion pour la revoir. Ils déblatéraient des blagues vaseuses qui amusaient un peu Julien.
Jérémy arriva en retard. Il n’avait pas changé : toujours aussi beau, toujours aussi parfait. A ses côtés, Kadia, une jeune femme d’origine maghrébine semblait intimidée par le moindre objet, le moindre souffle d’air. Tout les deux avaient l’air très amoureux mais la présence de Sloane, qui ne connaissait personne, incita les amants à la discussion. Quand Kadia et Sloane sortirent sur le balcon pour admirer la vue, Jérémy rejoignit Lila en cuisine, cherchant à lui donner un coup de main.
En le voyant entrer dans la petite pièce enfumée, elle sentit le sang battre le long de ses tempes. Elle abaissa les yeux et tenta de se concentrer sur les bulles qui remontaient doucement à la surface dans la casserole.
« - Comment tu vas ? »
Elle fit signe que tout allait bien et préféra lui retourner la question plutôt que de développer sa propre situation. A son grand étonnement, il lui répondit que tout n’allait pas si bien que cela, qu’elle lui manquait et que son couple n’avait rien de très sérieux. Elle ironisa la chose mais il poursuivit :
«  – Quand je t’ai quittée, je savais que je perdais gros mais je n’avais pas le choix. C’était la seule façon d’être honnête avec moi-même. Pourtant depuis je ne peux pas m’empêcher de me demander si j’ai vraiment pris la bonne décision. Tu me manques chaque jour un peu plus et je n’ai pas fais le deuil de nous. C’est étrange parce que je ne t’ai jamais cherché, tu vois, c’est plutôt toi qui m’as trouvé. Mais je crois que c’est la plus belle chose qui me soit arrivée. Je veux dire, de t’avoir rencontrée. Je t’ai beaucoup aimée, j’espère que tu le sais. »
Il lui avait presque mis les larmes aux yeux mais elle eu la force de relever la tête et de le rassurer d’un geste. Oui, elle le savait puisque cela avait été tellement réciproque qu’elle en était devenue folle. Oui, elle se posait parfois aussi les mêmes questions : à qui la faute ? Tout cela était-il inévitable ? Oui, elle tenait encore à lui et oui, il lui manquait beaucoup également. Pour mettre fin à cette nostalgie inoportune Lila lui assura d’un air enjoué que tout allait bien pour elle. Maintenant qu’ils avaient reprit contact, rien ne les empêcherait de se revoir un peu. Et l’entrée de Michel dans la cuisine soulagea leur tête à tête quelques minutes plus tard. La soirée se poursuivit sans autres évènements notables que quelques regards complices entre Lila et Jérémy. Cathy et Jean se chamaillèrent au sujet de l’heure à laquelle ils devaient partir. Globalement, chacun profita de la bonne ambiance et Lila apprécia d’avoir autour d’elle une chaleur inattendue.
Professionnellement, Lila avait gagné la confiance de ceux qui l’entouraient. Personne n’hésitait à lui donner de nouvelles responsabilités. Caro et elle devenaient chaque jour un peu plus proches mais on pouvait sentir le décalage qui séparait leur vie s’interposer entre une amitié potentielle. Caro avait vécu vite et mal. Mariée tôt, elle avait dû trouver un travail rapidement et n’avait pas eu depuis l’occasion d’en changer. Elle rigolait peu et évoquait épisodiquement des sujets d’actualité mais toujours sur un ton assez dramatique. Son air fatigué laissait penser qu’elle n’attendait rien de l’avenir. Lila ne pouvait d’ailleurs s’empêcher de penser que Caro n’avait jamais rien attendu de sa vie et qu’elle la subissait plutôt qu’elle ne la maîtrisait. Elle avait peur de tout changement et se confortait dans sa vie de famille comme on se réfugie dans une grotte. Une fois qu’elle y était, rien ne pouvait la détruire ; elle s’y sentait en sécurité. C’était la fierté de sa vie, son œuvre en quelque sorte. Lila trouvait cela un peu triste. L’idée d’être dépendant de quelqu’un d’autre pour être heureux lui déplaisait. Ainsi, sans qu’aucun désaccord ne sépare les deux femmes, le manque de points communs entre leurs façons de vivre empêchait qu’elles ne se rapprochent plus qu’elles ne l’étaient déjà. Vers fin octobre, Lila avait compris, sans que cela ne l’attriste, que Caro ne serait jamais plus qu’une collègue. Elle avait trouvé au cabinet une personne suffisamment proche pour que toutes les autres ne soient que superflues. Bien sûr, il s’agissait de Julien. L’homme était en quelques semaines devenu un copain et en à peine deux mois, un ami. Elle se sentait à l’aise avec lui presque autant qu’avec Cathy mais ses déboires en amitié et en amour la laissait sur ses gardes vis-à-vis des relations humaines. Elle avait assez souffert et gardait perpétuellement en tête la promesse qu’elle s’était faite en revenant à Paris de ne plus jamais se faire de mal.

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