L’hiver était à Paris ce que la chaleur était aux vacances, un trait de caractère qui revenait toujours, quoi que l’on y fasse. Lila n’avait jamais été convaincue du charme des soirs d’automne et des soupes hivernales, mais elle s’y accoutumait. Ses cheveux volaient au vent tandis qu’elle descendait la grande avenue pour se rendre au cabinet. Des larmes de froid glissaient sur son visage engourdi. Les passants étaient tous plus encapuchonnés les uns que les autres et elle trouvait leur défilé morbide tellement il était sombre. Quasiment chacun d’eux était vêtu de noir. La seule clarté du décor venait des réverbères qui reflétaient leur lumière dans le givre des trottoirs salis par les passages incessants des gens hâtés de retrouver la chaleur des bâtiments.
« - Coucou !
- Bonjour Lila. Ca va ?
- Hé Lila, t’as vu ce ciel ? Toi qui es si sensible à la météo, tu dois voir la vie en gris aujourd’hui… »
Elle répondit à chacun avec un joli sourire, qui dissipa les taquineries plus vite que si elle eût cherché à y répondre. Le nombre de patients commençait à être affolant et la jeune femme ne vit pas passer sa journée. Lorsqu’elle quitta le cabinet, la nuit était déjà tombée. Elle se réjouissait à l’idée de se blottir dans son canapé devant un bon film quand son téléphone sonna. Comme d’habitude, elle ne décrocha pas et attendit que la personne eût laissé un message sur le répondeur pour se tenir au courant des nouvelles.
« Vous avez un nouveau message. Aujourd’hui à 19h 14 : C’est moi ma chérie. Ecoute, il faut que je te voie ce soir, c’est urgent. Confirmes moi que tu peux me rejoindre chez moi dans la soirée. Tu peux venir manger si tu veux… Enfin, c’est comme tu préfères mais surtout, viens. Ce que j’ai à te dire est assez important et je pense qu’il faut te mettre au courant… Les autres ne voulaient pas que je t’en parle mais bon… Ce n’est pas parce que tu es partie que… Bref, ma belle, tiens moi au courant, c’est vraiment important. »
C’était la voix de Sylviane mais Lila ne lui avait jamais connu ni cette gravité ni cette tristesse et elle s’inquiéta aussitôt. Immédiatement, la jeune femme tapota sur les touches de son portable : « j’arrive de suite chez toi » et elle sauta dans un métro. En arrivant chez Sylviane, celle-ci l’attendait devant la porte. Elle lui expliqua brièvement que Louis avait eu un malaise et émit l’idée d’aller à l’hôpital le voir. Un peu sonnée, Lila la suivit sans poser de question. Dans la voiture, Sylviane lui indiqua qu’elle n’avait pas trop compris ce qui s’était passé mais il semblait que Louis avait perdu connaissance au Birty’s sans raison apparente. Elle n’en savait pas davantage et le trajet fut relativement tendu. A l’accueil, on leur indiqua le troisième étage et quelques minutes plus tard, elles arrivaient devant la chambre 366. La porte était ouverte et l’on voyait Louis dormir dans un lit blanc. Lila fut inquiète de voir tous les appareils qu’il y avait autour de lui et fit signe à Sylviane qu’elle voulait en savoir plus sur son état. Elles cherchèrent donc une infirmière et tentèrent de s’informer mais ce n’était visiblement pas le moment. Il était aux environs de vingt heures et l’équipe soignante discutait dans une salle en se passant des dossiers verts ou rouges. Ainsi, on leur expliqua gentiment qu’il fallait revenir aux heures des visites pour le voir, que personne ne pouvait les renseigner. Devant leur insistance, une jeune femme sortit de la salle. Sur sa blouse était inscrit ‘cadre infirmier’. D’un air sérieux, elle demanda :
«  -  Vous êtes de la famille ? »
Sylviane indiqua qu’elles étaient plutôt des amies et le cadre poursuivit :
«  -  Mr Rudant est dans un état encore indéterminé. Il semble qu’il s’agisse d’un coma de stade 2. Nous attendons les résultats du scanner pour avancer un diagnostic. Je vous conseille de revenir demain après-midi vers seize heures. Sur ce, je vous laisse mesdames car nous sommes en transmission. »
Et elle s’éclipsa derrière la porte bleue sans les laisser renchérir. Un peu abasourdies par le mot coma, Sylviane et Lila retournèrent à la chambre de Louis où elles s’arrêtèrent pour le regarder. Il avait le teint blafard et son habituel sourire s’était changé en une grimace asymétrique. Il semblait ailleurs. Il n’était pas là. Le silence était tellement intense que l’on entendait uniquement la circulation des liquides dans les sondes.
« Vous ne pouvez pas rester là mesdames. Je suis désolée. »
Le ton bourru de l’aide soignante les glaça et elles se dirigèrent d’un pas automatique vers l’ascenseur. Le lendemain, à seize heures, elles étaient de nouveau là et ce qu’on leur confirma ne les rassura pas. Julien avait pu s’arranger pour être présent et il clarifia la situation avec beaucoup de gentillesse et d’humilité.
” Louis a eu un accident vasculaire cérébral, c’est un problème sanguin qui a empêché son cerveau de fonctionner quelques minutes. Il devrait récupérer partiellement mais on ne peut rien faire qu’attendre.”
Lila détestait ces nouvelles. Elle demanda ce qui avait causé ce problème. Julien ne put lui citer que quelques facteurs de risque et fut désolé de ne pouvoir apporter de réelle justification. La jeune femme quitta l’hôpital et son odeur fétide avec la nausée. Elle rentra à son appartement en indiquant aux autres qu’elle ne voulait voir personne le soir même. Un peu moins d’un mois plus tard, Louis ouvrait les yeux. Chacun crut que les choses allaient s’arranger, que cette prise de conscience améliorerait le pronostic des docteurs mais Louis restait perpétuellement couché. Il était handicapé de toute la partie droite de son corps et ne pouvait plus s’exprimer correctement. Il ne trouvait pas les mots qui traduisaient sa pensée et l’on avait du mal à savoir ce qu’il comprenait exactement. Lila essaya de communiquer avec lui en langage des signes mais cela ne donna rien. Il semblait tout mélanger et elle ne déchiffrait pas les vagues tentatives gestuelles de sa main gauche. Il était dans un état grave et ses proches ne tardèrent pas à diminuer la fréquence de leurs visites. Au 366, c’était la silhouette d’une jeune femme brune qui se faufilait le plus souvent. Quelques minutes plus tard, elle en ressortait les larmes aux yeux. Une infirmière, qui remarqua un jour la tristesse de Lila, assise au chevet de Louis, lui chuchota :
«  -  Votre père n’est pas mort et je suis sûr que cela lui fait plaisir de vous voir alors ne faites pas cette mine tristounette et souriez-lui un peu. Cela fera du bien à tous les deux. Il faudrait dérider un peu ce beau visage. »
En guise de réponse, la jeune femme se leva et sortit de la pièce. L’infirmière avait voulu bien faire mais Lila estimait qu’elle se mêlait de ce qui ne la regardait pas et lui en voulait tout simplement de lui avoir adressé la parole. C’était une situation difficile mais Julien et Cathy la soutenait beaucoup. Sylviane, autant touchée qu’elle, ne lui était pas d’un grand réconfort mais l’évènement avait rapproché les deux amies. On pouvait dire qu’elles s’épaulaient l’une l’autre. Un jour, à la sortie de son travail, Jérémy était venu la réconforter. Lila et lui s’étaient rapprochés mais la jeune femme s’efforçait de maintenir une distance entre eux. Elle se sentait troublée par les charmes de son ex-petit ami et cela l’inquiétait. Lui était toujours avec Kadia mais son intérêt pour leur relation était modéré. Les mois qui suivirent l’accident de Louis, Lila n’avait pas le cœur à penser à l’amour. Elle ne se sentait pas bien, comme déprimée, sans l’être vraiment. C’était juste qu’elle sortait moins, mangeait moins et appréciait moins la plaisanterie. Elle ne se voulait pourtant pas perpétuellement triste, seulement Lila attendait. Elle était dans une mauvaise passe et avait mis sa vie entre parenthèse en attendant que cela ne change. Cathy le lui avait fait remarquer et sans la critiquer, elle l’avait encouragé à essayer de se changer les idées, à accepter la situation pour vivre avec. Mais Louis guérissait peu et semblait très perturbé moralement. Son état ne s’améliorait pas et il était difficile d’ignorer les conséquences d’un tel problème. Le Birty’s allait fermer, certainement et Louis ? Que faisait-on des gens quand ils étaient incapables de se débrouiller seul ? La famille du patron, assez réduite, ne semblait pas disposée à l’accueillir chez eux. C’était de toutes les façons une décision très délicate et Lila, malgré toute son affection pour Louis, n’aurait elle-même pas pu le prendre en charge. Ainsi, la jeune femme n’en voulait à personne mais elle ne pouvait s’empêcher d’être taraudée par la question ” et ensuite ? ” à laquelle elle ne trouvait pas encore de réponse.

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