Lila mit deux tartines dans le grille-pain et les regarda devenir dorées en se collant les mains à l’appareil pour les réchauffer. Le service était toujours plus stressant le mercredi. Les gens étaient plus nombreux et plus pressés que les autres jours. Des mères de famille venaient parfois avec deux ou trois bambins qui agaçaient Lila par leurs braillements.Des hommes d’affaires, le téléphone portable collé à l’oreille, s’arrêtaient au bar pour prendre un café. Et quelques étudiants passaient en coup de vent pour siroter un demi. Jusqu’à cinq heures, elle se démenait pour contenter tout un chacun. En fin d’après-midi, le rythme était beaucoup moins intensif : la majorité des clients s’installaient devant l’écran et vidaient leur verre lentement en regardant d’un œil distrait les clips musicaux qui y passaient. Parfois, quelques femmes élégantes s’installaient au premier étage. La fin de la semaine fut des plus sereines et Louis lui annonça le vendredi soir qu’elle pouvait prendre tout son week-end. Le soir même, elle dîna chez Cathy qui lui présenta son ami. C’était un homme véritablement doux et posé. Lila fut ravie de voir qu’ils formaient un couple amoureux et complice. En rentrant chez elle, son esprit vagabondait et elle se souvint de l’homme qui l’avait perturbée en début de semaine. La jeune femme regrettait de ne pas l’avoir revu depuis la bibliothèque. Il suscitait en elle beaucoup de curiosité mais aussi, et Lila n’aurait su dire pourquoi, beaucoup de peur. Le lundi suivant, la jeune femme laissa de nouveau Magali et retourna à la bibliothèque dans l’espoir de le revoir. Elle flâna quelques minutes dans les allées en le cherchant des yeux puis, se trouvant subitement idiote, regagna le Birty’s. Les préparatifs du congrès avaient mis Louis en ébullition. Il voulait que tout soit parfait.
Il passait de nombreuses commandes et s’exaspérait du moindre retard. Lila passa une semaine exécrable car le stress du patron se répercutait sur l’ensemble du personnel et tout le monde était particulièrement désagréable. Elle eut même une prise de bec avec Sylvianne au sujet d’une nappe qui demeurait introuvable. Quand elle regagna son appartement le vendredi soir suivant, elle avait les jambes lourdes et un fort mal au crâne. Elle se coucha tôt et dormit mal, préoccupée par la soirée du lendemain où il lui faudrait être irréprochable.
Dès 10h, elle rejoignit Cathy pour faire les boutiques. Entre deux anecdotes personnelles, elles évaluaient la qualité d’un pull ou se glissaient dans les cabines d’essayage pour enfiler un pantalon. Parfois elles faisaient la queue pendant un quart d’heure pour essayer un unique vêtement. Lila affectionnait particulièrement ces bains de foule et malgré que la patience ne soit pas son point fort, elle se plaisait à faire partie de cet ensemble bouillonnant de vie. La ville ressemblait à une fourmilière géante où les gens s’activaient en tout sens. Au milieu de cette agitation générale, la bonne humeur de son amie acheva de lui rendre sa gaieté. Elles déjeunèrent dans un petit restaurant isolé où l’on se servait soi-même. Les gens y était très aimables, la décoration discrète et les prix assez bas. Lila y appréciait la qualité de la nourriture et la simplicité de l’ambiance lui permettait de s’y sentir un peu comme chez elle. La jeune femme dégusta une salade de crudités et hésita entre une part de crumble et un brownie. Les gâteaux étaient tous fait maison et chacun d’eux lui faisait envie. Elle opta finalement pour le crumble et décida de revenir prochainement pour assouvir sa soif de goûter à tout. Les magasins fermèrent vers dix-huit heures. Cathy lui proposa alors de venir chez elle prendre un café mais Lila refusa et, après l’avoir remercié, s’échappa dans un dédale d’escalier qui la mena sous terre. Le grondement du métro lui fit jeter sa cigarette et elle serra contre son ventre ses achats de la journée. Lila se fraya une place entre deux vieillards et supporta leur odeur pestilentielle pendant tout le trajet. Une fois chez elle, la jeune femme avala un reste de haricots verts et une tranche de jambon blanc puis se glissa sous la douche. Elle se maquilla légèrement, choisit dans sa penderie un long pantalon noir qui affinait ses jambes et un chemisier cintré blanc. Son grand manteau sur les épaules, elle retourna à la bouche de métro en soufflant sur ses doigts gelés.
La pluie fine qui s’était mise à tomber en tourbillon assombrissait les lumières de la ville. Lila se sentit de nouveau triste. En arrivant près du Birty’s, elle nota qu’une excitation légitime y emplissait l’atmosphère et remarqua quelques voitures stationnées sur le parking de l’établissement. Louis n’était pas derrière le bar et elle le supposa en train de briefer l’ensemble du personnel dans la petite salle. Elle s’accorda une dernière cigarette et s’empressa de les rejoindre. En effet, ils étaient presque tous là, rassemblés autour du patron qui se trouvait lancé dans un monologue énergique que Lila pris en cours.
«Souriez. Montrez que vous êtes heureux de passer la soirée en leur compagnie. Faites preuve de bonne humeur et d’esprit mais n’oubliez surtout pas que vous êtes avant tout à leur service. Tentez de combler chacun de leurs désirs et démarquez vous par une forte disponibilité et une grande efficacité. Mon but est que, pour chacun d’entre vous, ce genre d’expérience devienne familière mais il faut pour cela conforter notre réputation et vous seuls pouvez le faire. Certains ont déjà l’expérience de ces soirées ; n’hésitez pas à aiguiller vos collègues si vous les sentez déboussolés… En effet, ne soyez pas surpris : il y a quelque chose de vraiment différent par rapport au service quotidien mais je vous laisse le constater vous-même. Si vous avez des questions, n’hésitez pas. Cependant, je ne vous retiens pas plus car il me semble que le travail vous attend. »
Elle s’éclipsa de la pièce et rejoignit Michel, qui, laissé seul aux commandes du bar, semblait surmené par la demande. La salle se peuplait progressivement de visages inconnus et Lila fut déçue de constater que la plupart des clients affichaient un air sérieux. Les conversations fusaient de part et d’autres et les décibels grimpaient. Pourtant, toute cette animation semblait creuse et superficielle. Quelques flashes surprenaient régulièrement la foule qui s’épaississait de minutes en minutes. Il semblait ainsi que des intarissables n’avaient pas réussit à s’empêcher d’immortaliser l’instant. Lila fit l’effort de sourire et se lança dans l’arène, un plateau de coupes de champagne au bout du poignet. Ils consommaient beaucoup et elle ne fut pas surprise de les voir se dérider un peu au bout d’une petite heure. Les esprits s’échauffaient et l’on commençait à entendre de vrais éclats de rire. Dans un coin de la salle, une femme qui se faisait appeler Ondine étalait devant elle ses dernières prises et ses confrères discutaient de leur valeur. Certains déploraient des thèmes trop récurrents et d’autres soulignait l’adresse avec laquelle elle avait fait de classiques instants de vie une véritable œuvre d’art. Elle s’intéressait par-dessus tout à leurs sentiments face à de tels clichés pour savoir si elle avait pu ou non faire passer l’émotion qu’elle recherchait. Un peu plus loin, des mannequins posaient à moitié nu devant une dizaine de photographes qui s’amusaient à les prendre sous différents axes. Lila trouva certaines poses ridicules mais les corps d’athlètes des hommes qui s’attelaient à ce genre d’exercice ne la laissèrent pas indifférente.
Elle prit même la liberté de s’arrêter discrètement près du podium pour les admirer de plus près. Puis Louis l’appela au secours de Michel, qui assurait le service derrière le bar et elle quitta l’espace central de la Grande Salle. Il y avait en effet un monde inattendu accoudé près des bouteilles, comme si les gens avaient eu peur de n’avoir jamais assez dans leur verre. Michel avait pourtant servi des verres de plus en plus pleins pour les inciter à s’éloigner un peu mais Louis fut tout de même obligé d’envoyer Arnold chercher plus de tabourets hauts. Arnold était un jeune étudiant ambitieux et très méticuleux que l’on sollicitait pour compléter l’équipe si nécessaire. Lila le connaissait peu et n’aimait pas la façon presque hautaine qu’il avait de la regarder. Elle passa derrière le bar et servit aux clients impatients les succulents cocktails que Michel continuait à préparer avec précision. La jeune femme aimait le voir enflammer les petits godets de téquilla caramel ou mélanger les liqueurs. Les couleurs chatoyantes des différents alcools se mariaient dans les verres transparents et permettaient d’offrir aux inconditionnels de ce genre de cocktails, des saveurs originales. Les heures passèrent et la soirée touchait à sa fin quand Lila remarqua un homme caché derrière son appareil photo. Il cherchait visiblement à trouver le réglage parfait pour prendre son cliché. Il resta cinq bonnes minutes sans bouger et déclencha enfin le flash. La jeune femme s’était tellement focalisée sur lui qu’elle en sursauta. Mais sa surprise ne fit qu’empirer quand il abaissa l’appareil. Elle ne s’attendait pas à le voir ici, pas comme ça.

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